Deux collines turques, deux noms à peine connus hors des cercles spécialisés, et des millénaires de silence. À Oymaağaç, dans la province de Samsun au nord de la Turquie, et à Üçhöyük, dans la région d’Afyonkarahisar à l’ouest du pays, des équipes de fouilles ont mis au jour deux cités hittites perdues que les textes anciens mentionnaient sans que personne ne sache exactement où les chercher. Ces découvertes, engagées depuis la décennie passée mais enrichies de trouvailles majeures en 2024 et 2025, rééquilibrent la carte d’un empire oublié de l’Antiquité, un empire qui, à son apogée, rivalisait avec l’Égypte des pharaons.
À retenir
- Deux sites en Turquie révèlent les ruines de cités hittites menacées au seul état de noms sur des tablettes d’argile
- Des découvertes spectaculaires émergent sous terre : sceaux royaux, temples cachés et une source d’eau sainte vieille de 3 000 ans
- Un sceau funéraire avertit depuis trois millénaires : « Quiconque brise ce sceau mourra »
Sommaire
Des noms dans les tablettes, mais pas de lieu sur la carte
Hattusa s’est imposée dès le XVIIe siècle avant notre ère comme la capitale d’un empire hittite dont les territoires s’étendaient des côtes égéennes jusqu’au nord de la Syrie. Mais autour de cette capitale bien connue gravitaient des cités satellites dont l’existence n’était documentée que par des textes cunéiformes. Deux d’entre elles échappaient encore aux archéologues : Nerik, cité sacrée des Hittites, et Purušhanda, puissant carrefour commercial. Des noms dans des archives d’argile, sans coordonnées géographiques.
Purušhanda apparaît dans les sources cunéiformes comme l’une des cités-royaumes les plus puissantes de la période des colonies commerciales assyriennes, entre 2000 et 1700 avant notre ère. Les tablettes de marchands assyriens provenant de Kültepe la décrivent comme un centre névralgique contrôlant les routes commerciales d’Anatolie centrale. Le roi akkadien Sargon d’Akkad aurait même mené campagne contre son souverain, soulignant l’importance régionale de la ville. Voilà pour la réputation. Pour la localisation, en revanche, c’était le vide.
Les archéologues fouillant Üçhöyük à Bolvadin, dans la province d’Afyonkarahisar, ont mis au jour des éléments pouvant aider à identifier la capitale perdue du royaume de Purušhanda. Lors de la dernière campagne de fouilles, l’équipe a découvert trois fours en briques d’argile crue et deux foyers, indiquant des activités de production à grande échelle plutôt qu’un usage domestique ordinaire. Les experts pensent que ces installations pourraient être liées à des ateliers contrôlés par un palais ou des élites.
Une colline de 50 hectares, vingt siècles de mémoire enfouie
Le site de fouilles couvre environ 50 hectares à la confluence du lac Eber et de la rivière Akarcay, ce qui en fait l’un des plus grands établissements d’Anatolie et de la Méditerranée orientale pendant l’âge du Bronze. Pour donner une idée de l’échelle : c’est à peu près la superficie de 70 terrains de football. Pas le genre d’endroit que l’on rate par distraction, mais que trois millénaires de terre et de végétation effacent pourtant avec une efficacité redoutable.
Les fouilles à Üçhöyük ont débuté en 2020 et se poursuivent depuis 2024 sous décret présidentiel, dirigées par le professeur Özdemir Koçak de l’université Selçuk. Le projet a déjà produit des trouvailles importantes : sceaux, fusaïoles, épingles en cuivre et en plomb, figurines et grandes jarres de stockage. Parmi ces artefacts, un silo à grains et deux sceaux distincts, dont l’un orné d’un aigle bicéphale, ont été exhumés lors du dernier exercice de fouilles. L’aigle bicéphale, symbole de souveraineté par excellence dans le monde hittite, ne se pose pas au-dessus de n’importe quel village.
Le directeur provincial de la culture et du tourisme a déclaré que le nombre croissant de découvertes renforçait l’idée que le centre principal de la cité perdue pourrait se trouver ici, mais que les chercheurs attendaient encore une tablette ou un texte écrit pour trancher définitivement. Un tel document fournirait la preuve concrète permettant de relier le site à Purušhanda.
À Samsun, la cité sacrée ressuscite par ses eaux
À 600 kilomètres au nord-est, c’est une tout autre cité hittite qui a livré ses secrets ces dernières années. Après des années de recherches, les archéologues ont localisé la cité sacrée de Nerik à l’emplacement du monticule d’Oymaağaç, dans le secteur nord de la plaine de Vezirköprü, au sud de Samsun. L’histoire de Nerik remonte à 6 000 ans, ses premières traces d’occupation datant de la période chalcolithique. Une longévité vertigineuse pour un site qui n’existait, jusqu’à peu, qu’à l’état de nom dans des archives cunéiformes.
Vingt-sept tablettes cunéiformes fournissant des informations sur Nerik, la cité sacrée dédiée au dieu principal des Hittites, Tešup, ont été découvertes à l’emplacement du monticule d’Oymaağaç. Ces tablettes mentionnent le nom de la ville de Nerik, les dieux de Nerik incluant le Dieu de la Tempête et sa consort, ainsi que les zones environnantes. Pour les hittitologues, c’est l’équivalent de trouver un cadastre : chaque ligne déchiffrée replace une pièce sur l’échiquier géographique d’un empire disparu.
Mais la découverte qui a le plus surpris l’équipe se trouvait sous le temple lui-même. Les archéologues ont trouvé un tunnel au-dessus du temple et, en l’excavant, ont atteint à environ 8 mètres de profondeur une zone que les Hittites appelaient « l’eau sainte ». L’équipe a été stupéfaite de trouver des restes de bois à l’intérieur de ce bassin, matière organique rare en Anatolie. En creusant davantage, ils ont également découvert des coques de noisettes. Ces noisettes vieilles de 3 000 ans ont confirmé que la région de la mer Noire était déjà un centre de production de noisettes. La Turquie assure aujourd’hui près de 70 % de la production mondiale de noisettes, une continuité agricole de trente siècles dont même les producteurs locaux ignoraient sans doute l’ancienneté.
Une civilisation que l’histoire a longtemps négligée
Jusqu’au XIXe siècle, ce grand empire restait enveloppé dans le mystère. Les rares informations sur les Hittites provenaient de références dans l’Ancien Testament et de quelques documents égyptiens. En 1915, le savant tchèque B. Hrozny démontrait que la langue dans laquelle étaient rédigés les documents originaux des archives de Boghaz-Köy était un dialecte indo-européen. Une révélation tardive pour un peuple qui avait signé, vers 1283 avant notre ère, le premier traité de paix connu de l’histoire humaine, avec l’Égypte de Ramsès II, après la bataille de Qadesh.
Les Hittites utilisaient deux types d’écritures : le cunéiforme mésopotamien pour les usages quotidiens et les hiéroglyphes louvites pour les inscriptions monumentales. Cette double comptabilité graphique, à la fois empruntée et originale, compliquait le déchiffrement et retardait la compréhension d’une civilisation qui avait pourtant laissé des dizaines de milliers de tablettes. L’une des découvertes les plus importantes à Hattusa a été les archives royales de 10 000 tablettes cunéiformes. Une fois traduites, elles se sont révélées contenir de la correspondance officielle, des contrats et des codes juridiques.
Les fouilles de 2024 ont également livré une trouvaille qui a, cette fois, frappé les esprits bien au-delà des cercles académiques. Lors d’excavations à Kırıkkale, un sceau cunéiforme utilisé par la famille royale hittite a été mis au jour. L’inscription « Quiconque brise ce sceau mourra » y figure. Trois mille ans après sa gravure, l’avertissement reste lisible. Et dans un certain sens, toujours d’actualité.
Si Üçhöyük est confirmé comme étant Purušhanda, cela résoudrait l’un des mystères archéologiques persistants d’Anatolie et transformerait le site en attraction majeure du patrimoine culturel turc. Deux collines, deux cités, deux enquêtes toujours ouvertes, mais dont chaque campagne de fouilles rapproche un peu plus la conclusion. L’Anatolie n’a pas fini de rendre la monnaie de ses millénaires.
Source : revue-elements.com
