Trois millions de visiteurs par an, cinq millions de nuitées, des files d’attente de 45 minutes pour un sandwich savoyard : Annecy craque sous son propre succès. La « Venise des Alpes » est une destination prisée qui accueille trois millions de visiteurs par an (lesquels consomment cinq millions de nuitées), pour seulement 215 000 habitants réguliers. Résultat, une partie des habitués change de crémerie. Direction le lac d’Aiguebelette, à moins d’une heure de route, où une règle change tout : ici, aucun moteur thermique n’a le droit de troubler l’eau depuis un demi-siècle.
À retenir
- Un lac qui a fait un choix radical il y a 50 ans pour préserver sa tranquillité
- Annecy craque : 3 millions de visiteurs pour une ville de 215 000 habitants
- L’eau la plus chaude de France, le silence absolu, et une gestion stricte du tourisme
Sommaire
Annecy, la carte postale qui étouffe
La saturation n’est plus un ressenti, c’est un chiffre. À Annecy, le nombre de visiteurs a doublé en à peine dix ans, avec plus de 3 millions de nuitées touristiques annuelles selon l’INSEE. Sur le terrain, les riverains décrivent une ville transformée : le palais des glaces, les glaces artisanales, c’est plus de 50% qui sont entrecoupés uniquement par des magasins de fast fashion, des commerces uniquement pour touristes, déplorait récemment une responsable associative locale. Face à cette pression, l’agglomération a fini par agir sur le logement : pour lutter contre ce surtourisme, l’agglomération a décidé de limiter les résidences secondaires louées en centre-ville uniquement l’été, avec un nombre d’autorisations de location réduit dans les prochaines années.
Sur l’eau aussi, la pression se fait sentir. Kayaks, paddles et pédalos s’accumulent près des roselières où nichent les oiseaux, et les gestionnaires de la réserve naturelle du bout du lac tirent la sonnette d’alarme. Si on s’approche trop d’oiseaux qui sont encore au nid, ils vont considérer cela comme une menace et laisser leurs petits en proie à la prédation ; si le dérangement est trop répété, la faune va s’éloigner, explique une conservatrice de l’association Asters. Même la saison 2026 s’annonce record : l’année 2026 s’annonce sous les meilleurs auspices, avec 658 000 visiteurs enregistrés sur le site internet de l’office de tourisme à fin mai, soit +5 points par rapport à 2025. Autant dire que la cocotte-minute continue de chauffer.
Aiguebelette, le lac qui a banni le bruit dès 1976
À une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau, le décor change radicalement. Ici, pas de vedettes rapides ni de vrombissements de hors-bord : depuis 1976, les moteurs thermiques sont interdits sur le lac, et seuls les engins à propulsion douce (voile, aviron, paddle, barques électriques) y sont autorisés. Une décision qui n’a rien d’anecdotique, puisqu’elle façonne littéralement l’identité du site. Le règlement de la réserve naturelle régionale ne laisse d’ailleurs aucune ambiguïté : sont proscrits le dépôt de déchets, le camping et le bivouac, les embarcations avec moteur thermique, l’excès de bruit.
Ce choix, pris il y a près de cinquante ans, a des conséquences concrètes que même les scientifiques mesurent aujourd’hui. Sans hélices ni carburant pour brasser l’eau, le lac a gardé une pureté rare : cette réglementation a trois effets bénéfiques, l’absence de brassage artificiel des couches d’eau donc une meilleure stratification thermique, moins de pollution thermique ou chimique donc une qualité d’eau optimale, et la préservation du silence et de la faune, essentielle à l’équilibre global. Autre curiosité : ce silence imposé par la loi a transformé Aiguebelette en un lac où l’on profite d’un silence total, une denrée rare pour un lac français.
Le résultat le plus spectaculaire reste la température de l’eau. Le lac d’Aiguebelette est considéré comme le lac naturel le plus chaud de France, avec une eau qui grimpe régulièrement au-delà de 26°C en plein été. Pas un hasard climatique : protégé par la montagne de l’Épine qui agit comme un écran thermique atténuant les vents froids, Aiguebelette bénéficie d’un microclimat stable, ce qui lui permet de chauffer plus rapidement et de conserver sa chaleur plus longtemps. Une eau chaude, calme, et surtout débarrassée des remous de moteurs, voilà qui change radicalement l’expérience de la baignade par rapport à un lac d’Annecy souvent traversé par le trafic nautique.
Troisième lac de France, sport de haut niveau et tourisme sous contrôle
Aiguebelette n’a rien d’un simple étang confidentiel. Troisième plus grand lac naturel de France après le lac du Bourget et le lac d’Annecy, il s’étend sur 545 hectares et atteint 7 km de long pour 2,5 km de large au maximum, avec une profondeur avoisinant 70 mètres. Sa réputation sportive dépasse largement les frontières régionales : le site accueille depuis des décennies l’aviron de compétition, au point que le lac d’Aiguebelette est un site d’entraînement de niveau olympique, les Championnats du monde d’aviron y ayant été organisés.
Le calme n’est pourtant pas absolu, et les gestionnaires locaux le savent. En période de canicule, les foules affluent aussi vers ce lac réputé plus paisible, avec un flot important de touristes l’été, et encore plus en période de canicule, avec des pics pouvant atteindre 35 000 personnes par jour selon le service départemental d’incendie et de secours de Savoie. Pour éviter l’engorgement, les collectivités locales n’hésitent pas à fermer temporairement l’accès routier : les collectivités ont fait le choix d’un tourisme raisonné avec des parkings limités, des plages publiques aménagées mais non bétonnées, et en cas de surfréquentation l’été, la sortie d’autoroute donnant accès au lac peut même être fermée. Une gestion qui tranche avec le laisser-faire longtemps reproché à Annecy.
Le statut foncier du lac ajoute encore à sa singularité : contrairement à la plupart des grands lacs alpins français, Aiguebelette appartient en partie à des propriétaires privés, avec une propriété partagée entre EDF et la famille de Chambost sur ce plan d’eau de 545 hectares, à la fois espace de loisirs, réserve écologique et site jalousement préservé. Sept plages aménagées bordent le lac, payantes en été mais gratuites hors saison, et l’accès reste facile : à peine 20 minutes en train de Chambéry, ou 7 km de la sortie de l’autoroute A43. De quoi comprendre pourquoi de plus en plus d’habitués, lassés des embouteillages annéciens, troquent leur moteur pour une paire de rames.
Sources : journee-mondiale.com | carredinfo.fr
