Trente minutes de ferry. C’est tout ce qui sépare Corfou, l’île grecque bondée en plein mois d’août, de Saranda, sur la côte albanaise. De plus en plus de vacanciers font ce trajet, mais dans le sens inverse de celui qu’on imaginerait : ils quittent la Grèce pour rallier l’Albanie, lassés des prix qui s’envolent et des plages où il faut réserver son transat des mois à l’avance. Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Il redessine la carte des vacances méditerranéennes pour des milliers de Français.
À retenir
- Les voyageurs français désertent massivement la Grèce pour rallier l’Albanie : +48 % de visiteurs français en un an
- Ksamil, Dhërmi et Himarë offrent le même charme que la Grèce d’il y a 20 ans, mais à un tiers du prix
- Le secret est déjà découvert : saturation, hausse des tarifs (+10 à 15 %), et construction d’un aéroport qui accélérera l’afflux
Sommaire
Un basculement qui se lit dans les chiffres
Les statistiques parlent d’elles-mêmes. Les ressortissants français figurent désormais parmi les principaux visiteurs de l’Albanie, aux côtés des Italiens et des Allemands, attirés par un niveau de vie accessible et la diversité des paysages : ils étaient environ 160 000 à avoir visité le pays entre janvier et juillet 2025, soit une progression de 48% sur un an. Une hausse qui ne doit rien au hasard : elle traduit un vrai changement de comportement chez des voyageurs qui, il y a encore cinq ans, n’auraient jamais envisagé l’Albanie comme destination balnéaire.
Le pays tout entier vit une accélération spectaculaire. De janvier à octobre 2025, plus de 11,1 millions de touristes étrangers ont visité l’Albanie, soit une augmentation de 7 % par rapport à l’année précédente. Et la tendance ne faiblit pas : selon un rapport d’intelligence touristique, les arrivées internationales sont projetées à 12,47 millions en 2025, contre seulement 3,67 millions en 2014, soit une expansion multipliée par 3,4 en onze ans. Pour un pays qui comptait à peine 3 millions d’habitants et qui sortait, il y a trente-cinq ans, d’un des régimes communistes les plus fermés d’Europe, le vertige est réel.
Ce que la Grèce ne propose plus au même prix
Le nerf de la guerre, c’est évidemment le portefeuille. Une chambre correcte à Santorin en plein été dépasse rarement les 200 euros la nuit, quand une étude estime que les voyageurs dépensent en moyenne 53 euros par jour en Albanie, contre 90 à 130 euros en Grèce voisine, une chambre en guesthouse familiale avec petit-déjeuner se négociant entre 30 et 50 euros la nuit. L’écart n’est pas cosmétique, il change la nature même du séjour : deux semaines en Grèce coûtent parfois le prix d’un mois complet côté albanais.
La comparaison va au-delà du simple budget. Les touristes belges s’orientent eux aussi vers l’Albanie, plus proche géographiquement mais aussi plus proche de l’ambiance grecque, le pays ayant récemment développé ses infrastructures touristiques, hôtels, guides et activités. Même paysage, même lumière ionienne, même goût de tomates gorgées de soleil, mais sans la queue devant le restaurant le plus photographié d’Oia. Certains guides vont plus loin en comparant carrément l’expérience à la Grèce d’il y a vingt ans, quand les criques se partageaient encore avec une poignée de pêcheurs plutôt qu’avec des cars entiers.
Ksamil, Dhërmi, Himarë : les nouveaux noms sur la carte
Trois villages concentrent l’essentiel de cet engouement. La côte ionienne, qui s’étire de Vlorë à Saranda, aligne des criques d’un turquoise irréel adossées à des montagnes plongeant dans la mer. Ksamil, surnommée « les petites Maldives albanaises », fascine avec ses quatre îlots accessibles à pied depuis la plage et son eau cristalline. Plus au nord, Dhërmi concentre l’énergie festive de la Riviera, tandis que Himarë conserve un caractère de village de pêcheurs encore authentique. De quoi contenter aussi bien les familles en quête de calme que les jeunes actifs qui cherchent une vie nocturne animée sans le prix mykonien.
Autour de ces stations balnéaires, tout un patrimoine reste largement méconnu des foules. Le parc national de Butrint, site classé à l’UNESCO, déroule des ruines antiques grecques, romaines et byzantines dans un écrin de lagunes, et à quelques kilomètres, le Blue Eye (Syri i Kaltër) est une source karstique d’un bleu hypnotique, idéale pour une baignade rafraîchissante après la chaleur de la côte. Ajoutez à cela la vieille ville ottomane de Gjirokastër, classée UNESCO elle aussi, et l’argument culturel rejoint l’argument plage. Difficile de trouver un tel condensé ailleurs en Méditerranée pour un budget aussi serré.
La parenthèse enchantée se referme déjà
Le revers existe, et il grandit vite. Au premier trimestre 2025, l’Albanie a accueilli 1,6 million d’étrangers, soit 5 % de plus qu’en 2024, une progression qui s’explique par l’augmentation des tarifs : hébergement, restauration et loisirs affichent des hausses de 10 à 15 % selon les régions, particulièrement le long de la Riviera albanaise. Ksamil en particulier n’est plus le secret bien gardé qu’il était il y a cinq ans. Certains guides notent même qu’en pleine saison, ses tarifs se rapprochent dangereusement des niveaux grecs.
Les premiers signes de saturation apparaissent aussi sur le terrain. La côte ionienne, notamment autour de Ksamil et Saranda, subit une pression touristique importante et une urbanisation rapide, modifiant parfois la qualité de l’expérience estivale, si bien que les visiteurs à la recherche de calme privilégient désormais des séjours hors saison ou des voyages vers l’intérieur du pays. L’ironie est cruelle : les voyageurs qui fuyaient la surfréquentation grecque commencent à retrouver, sur les plages albanaises, les mêmes files d’attente et les mêmes grues de chantier qu’ils cherchaient à éviter.
Un chiffre résume bien la course contre la montre engagée sur cette côte : un nouvel aéroport ciblera principalement le tourisme sur la côte sud, doté d’une piste de 3 200 mètres qui lui permettra d’accueillir des avions plus gros et un plus grand nombre de touristes. l’accès direct à la Riviera va bientôt s’affranchir des deux heures de route depuis Tirana. Pour qui rêve encore de trouver une crique déserte à Dhërmi, la fenêtre se referme, et elle se referme vite.
Sources : rtsh.al | au-bord-du-quai.fr
