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Sous les sentiers les plus fréquentés de ce parc national américain dormait une formation rocheuse vieille de millions d’années oubliée des touristes

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Un désert texan. Des randonneurs qui photographient El Capitan, cherchent de l’ombre et repartent. Ce que personne ou presque ne réalise en foulant les sentiers du parc national des Guadalupe Mountains, au Texas, c’est que chaque dalle de calcaire sous leurs pieds est, littéralement, un récif corallien mort depuis 260 millions d’années.

Pas une métaphore. Un vrai récif.

À retenir

  • Une mer intérieure chaude recouvrait le Texas il y a 260 millions d’années, créant un système récifal colossal qui s’étend sur 650 kilomètres
  • Les Guadalupe Mountains constituent l’exposition la plus complète du complexe récifal de Capitan, désormais reconnu comme la référence mondiale pour définir le Permien
  • Le sentier le moins fréquenté du parc traverse l’ancien profil du plancher marin, révélant des couches de temps géologique rarement observées ailleurs

Une mer tropicale sous le désert du Texas

Il y a 250 à 300 millions d’années, toute cette région était immergée sous une vaste mer intérieure. L’époque, c’est le Permien, la dernière période de l’ère Paléozoïque, une fenêtre temporelle qui va de 299 à 252 millions d’années avant notre ère, au cours de laquelle les espèces de reptiles se diversifiaient et les premières lignées de mammifères apparaissaient, le tout sur un unique supercontinent : la Pangée. Le Texas n’existait pas encore. À la place : un lagon chaud, peu profond, bordé par une barrière récifale d’une ampleur difficile à concevoir.

Le Delaware Sea, qui recouvrait l’espace aujourd’hui occupé par le parc national des Guadalupe Mountains, a été le théâtre du développement du système récifal de Capitan, entre 275 et 277 millions d’années. Ce récif n’était pas constitué de coraux au sens moderne du terme, mais d’éponges, d’algues et de diverses créatures à coquille, une composition atypique qui a produit une roche extrêmement riche en petits fossiles. Au fil des millénaires, les organismes ont édifié une structure colossale. Le récif ceinture le Delaware Basin sur quelque 650 kilomètres, mais les affleurements des Guadalupe Mountains en constituent l’exposition la plus complète.

Puis la mer s’est refermée. Vers 260 millions d’années, la connexion entre le bassin et l’océan s’est fermée, le bassin a commencé à s’évaporer, laissant derrière lui du sel et d’autres minéraux évaporitiques qui ont progressivement recouvert le récif. Avec le temps, la boue et les sédiments ont envahi le bassin et englouti l’ensemble de la structure. Le récif a disparu sous terre. Pendant des centaines de millions d’années, il a dormi là, invisible, fossilisé, parfaitement conservé.

Le réveil géologique : 80 millions d’années de patience

Le récif est resté enfoui jusqu’à il y a environ 80 millions d’années, quand des processus tectoniques ont commencé à soulever lentement la région. Des failles, entre 20 et 30 millions d’années, ont finalement exhumé une large section du récif. L’uplift a exposé les roches à l’érosion, qui a érodé les sédiments meubles et mis à nu le récif résistant que nous observons aujourd’hui dans les Guadalupe Mountains.

Ce qui surgit des plaines arides du Texas n’est donc pas une montagne ordinaire. La Formation Capitan et ses formations associées ont été décrites comme « le complexe récifal paléozoïque le plus grand, le mieux préservé, le plus accessible et le plus intensément étudié au monde. » Les Guadalupe Mountains sont si exceptionnelles que la Commission internationale de stratigraphie a sélectionné cette section de roches, la série Guadalupienne, comme référence mondiale standard pour le Permien moyen, soit la période comprise entre 270 et 260 millions d’années. En clair : quand les géologues du monde entier veulent définir ce qu’est le Permien, ils pointent vers ce parc texan.

L’escarpement occidental des Guadalupe Mountains, aussi haut que le Grand Canyon est profond, offre un profil stratigraphique unique où l’on peut observer la transition complète de la plate-forme de faible profondeur jusqu’au plancher du bassin. Aucune autre coupe stratigraphique en Amérique du Nord ne révèle cette transition de manière aussi complète et complexe.

Le sentier que personne ne prend

La majorité des visiteurs du parc s’élancent vers Guadalupe Peak, le point culminant du Texas, à 2 667 mètres, ou flânent dans McKittrick Canyon pour ses feuillages d’automne. Rares sont ceux qui empruntent le Permian Reef Trail. Parmi les sentiers les moins fréquentés du parc, il offre une solitude devenue rare dans les destinations de plein air populaires.

C’est pourtant là que se lit le plus clairement l’histoire enfouie du parc. En suivant le Permian Reef Geology Trail (PRGT), les randonneurs parcourent l’ancien profil du plancher marin, depuis le fond de bassin à 700 mètres de profondeur jusqu’au sommet de la plateforme de faible profondeur, traversant une coupe transversale bien documentée du récif de Capitan. Des panneaux interprétatifs jalonnent le chemin. Chaque virage révèle une couche de temps supplémentaire.

En réalité, le randonneur marche à l’intérieur des restes fossilisés d’un récif vieux de 260 millions d’années qui bordait autrefois une mer intérieure chaude. Les Guadalupe Mountains environnantes sont construites à partir de cet ancien complexe récifal, truffé de fossiles marins qui révèlent que ce désert ressemblait jadis à un lagon tropical.

Le paradoxe tient en un chiffre : environ 180 000 visiteurs par an franchissent les portes du parc. C’est dix fois moins que le Grand Canyon, vingt fois moins que Zion. Pourtant, les Guadalupe Mountains abritent le meilleur exemple de récif fossile ancien qui soit, et ce massif de blocs faillés expose une section du calcaire permien moyen à la fois la plus étendue et la plus significative au monde, contenant l’une des séquences fossiles marines permiennes les plus complètes de la planète.

Ce que Capitol Reef cache également sous vos pas

Le phénomène n’est pas propre aux Guadalupe Mountains. Dans l’Utah voisin, le parc national de Capitol Reef dissimule lui aussi une formation d’une échelle stupéfiante, systématiquement négligée au profit de ses voisins plus célèbres : Zion, Bryce Canyon, Arches.

Capitol Reef National Park protège une zone de 241 904 acres centrée sur le Waterpocket Fold, un plissement de l’écorce terrestre long de près de 160 kilomètres, l’une des plus grandes monoclines exposées de la planète. Le Waterpocket Fold s’est formé entre 50 et 70 millions d’années lors de l’orogenèse Laramide, le même épisode tectonique qui a soulevé les Rocheuses. Une faille profonde dans la croûte terrestre a projeté un bloc de roche sur un autre, pliant les couches sédimentaires supérieures en un spectaculaire pli en S. L’érosion ultérieure a exposé ces strates inclinées, créant une coupe à travers 270 millions d’années d’histoire géologique.

Avec environ 1,2 million de visiteurs par an, Capitol Reef reste l’un des parcs les moins fréquentés de l’Utah malgré son appartenance aux « Mighty Five », les cinq parcs nationaux de l’État. Et dans son district sud, quasi désert, le long de Notom-Bullfrog Road, l’Oyster Shell Reef est constitué de coquilles d’huîtres fossilisées estimées à environ 100 millions d’années. L’Utah, État enclavé par excellence, était donc lui aussi une mer.

Il y a quelque chose de vertigineux à marcher sur ce qui fut un fond marin, sous un soleil de plomb, à des milliers de kilomètres de l’océan le plus proche. Ces parcs ne gardent pas leurs secrets par timidité : ils les exposent à la surface, pierre après pierre, pour quiconque prend le temps de regarder à ses pieds plutôt que de se précipiter vers le prochain panorama Instagram.