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Sous les eaux du port d’Alexandrie reposait un palais englouti depuis des siècles que personne ne soupçonnait

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Sous le port oriental d’Alexandrie, à cinq mètres à peine sous la surface de la Méditerranée, repose un palais royal que les historiens avaient cherché pendant des siècles sans jamais le trouver. Antirhodos était une île dans le port oriental d’Alexandrie sur laquelle avait été édifié un palais ptolémaïque. Pendant plus de seize siècles, personne ne savait précisément où le trouver. Ce que l’on soupçonnait exister quelque part dans les textes antiques, l’archéologie sous-marine a fini par le révéler, non pas dans les sables du désert, mais sous les vagues.

À retenir

  • Un palais royal disparu depuis 1 600 ans enfin retrouvé à quelques mètres sous les vagues
  • Les anciens textes se trompaient sur sa localisation exacte – les archéologues ont dû réinventer la carte de l’Antiquité
  • Seize siècles de silence : comment un complexe entier a pu disparaître de la mémoire collective

Une île que les textes anciens avaient déjà décrite

Le géographe grec Strabo avait décrit une résidence royale sur Antirhodos dès 27 avant notre ère, précisant que le nom de l’île, « contre-Rhodes », dérivait de sa rivalité avec l’île de Rhodes. Ces lignes ont traversé les siècles, mais leur localisation exacte restait un mystère. Les historiens plaçaient Antirhodos à un endroit précis du port. Ils avaient tort.

En 1996, les fouilles sous-marines menées par l’archéologue Franck Goddio dans le port d’Alexandrie ont permis de retrouver l’île, à l’opposé exact de l’endroit où Strabo l’avait positionnée. Ce détail dit tout de l’aventure archéologique : même les sources antiques, aussi précieuses soient-elles, peuvent induire en erreur. Les fouilles ont montré que l’île avait été habitée avant même la fondation d’Alexandrie et entièrement arasée et préparée pour la construction vers 250 avant notre ère.

Antirhodos faisait partie de l’ancien port royal d’Alexandrie appelé Portus Magnus, qui comprenait également la péninsule de Lochias à l’est et l’île de Pharos à l’ouest. Ce port royal concentrait l’essentiel du pouvoir ptolémaïque : temples, résidences, jardins et avant-postes militaires. C’est là, sur l’île d’Antirhodos et la péninsule du Poseidium, que Jules César, Marc-Antoine et la célèbre Cléopâtre avaient l’habitude de séjourner.

Un séisme a tout englouti en une nuit

L’île a été occupée jusqu’aux règnes de Septime Sévère et Caracalla, avant de sombrer probablement au IVe siècle, victime d’une succession de séismes et d’un tsunami consécutif à un tremblement de terre dans la Méditerranée orientale au large de la Crète, en l’an 365. Une catastrophe d’une brutalité rare. Les séismes successifs ont précipité sous les flots une partie considérable de l’ancien complexe royal, incluant les vestiges du célèbre Phare et des résidences palatiales de Cléopâtre et Marc-Antoine.

Ce qui est frappant, c’est la rapidité avec laquelle l’oubli s’est installé. Le port oriental d’Alexandrie a été abandonné après un autre séisme, au VIIIe siècle, laissé intact comme une baie ouverte, mis à part deux digues construites au XXe siècle, tandis que la construction du port moderne se poursuivait dans le port occidental. L’antique Portus Magnus est ainsi resté intact sous les eaux. Quinze siècles de silence. Pendant ce temps, des générations de pêcheurs ont jeté leurs filets au-dessus de colonnes de granit sans jamais s’en douter.

Sur l’esplanade de l’île, Goddio a mis au jour les vestiges d’un palais d’époque hellénistique (IIIe siècle avant notre ère) au sol de marbre, d’environ 90 mètres sur 30, que l’on croit être les appartements royaux de Cléopâtre. Modeste par les standards des grandes constructions antiques, mais chargé d’une symbolique immense. L’équipe de Goddio a finalement retrouvé les fondations en bois du palais, dont la datation au carbone les place environ 200 ans avant la naissance de Cléopâtre, ce qui laisse penser qu’elle en avait hérité.

Ce que les plongeurs ont remonté des fonds

En 1996 seulement, il a fallu 3 550 plongées pour mettre au jour les traces d’anciens quais, des fragments de statues, des inscriptions hiéroglyphiques, des amphores et un sphinx. Le chiffre donne le vertige. Les équipes ont découvert aussi bien des monnaies et des objets du quotidien que des statues colossales en granit représentant les souverains de l’Égypte et des temples engloutis dédiés à leurs dieux.

Dans les années 1990, les plongeurs ont découvert les vestiges d’anciens quais sur la façade est de l’île, ainsi qu’une série de colonnes géantes en granit rouge égyptien, plus de 60 pièces, chacune de 4 pieds de diamètre et 7 mètres de longueur. Des peintures anciennes indiquent que ces colonnes formaient une entrée cérémonielle de l’île, dotée chacune d’un couronnement décoré, créant ensemble une entrée majestueuse.

Le site du palais inachevé de Marc-Antoine, le Timonium, a également été localisé en face d’Antirhodos, ainsi que le temple de Poséidon sur la péninsule du Poseidium. Parmi les autres trouvailles : une tête colossale en pierre attribuée à Césarion, fils de Cléopâtre, et un immense bloc de quartzite gravé d’un pharaon avec une inscription indiquant qu’il s’agit de Séti I, père de Ramsès II.

Un petit temple à la déesse Isis a été découvert à 6 mètres de profondeur, à proximité immédiate de la résidence de Cléopâtre. À son entrée se trouve toujours une statue pharaonique en granit sombre, ainsi qu’un sphinx représentant Ptolémée XII, père de Cléopâtre, et une statue grandeur nature d’un prêtre égyptien portant une jarre surmontée d’une image d’Osiris. Ce temple n’était mentionné nulle part dans les textes antiques. Sa découverte était donc totalement inattendue.

Un musée sous-marin pour rendre les fonds accessibles à tous

Ces sites engloutis offrent des expériences d’exploration subaquatique à des profondeurs modestes de 6 à 8 mètres, rendant ces trésors accessibles aux plongeurs novices. Mais l’accessibilité reste relative : il faut un équipement, un permis, et une tolérance aux eaux troubles. La baie d’Alexandrie est en effet très polluée, notamment par les alluvions du Nil, des dépôts de sédiments qui peuvent contenir des produits chimiques. Ce phénomène trouble l’eau, empêche de voir clairement les objets, et accélère leur érosion.

C’est pour répondre à ce double problème, conservation et accès, que l’Égypte a imaginé un projet sans précédent. Situé à sept mètres de profondeur dans la baie d’Alexandrie, ce musée sous-marin devrait permettre à ses visiteurs de contempler 2 500 œuvres antiques sur le site où se trouvaient autrefois le célèbre phare de la cité et le palais de la reine Cléopâtre. Le musée sera composé de quatre bâtiments partiellement submergés en forme de felouques, reliés entre eux par des canaux sous-marins. L’architecte français Jacques Rougerie, lauréat du concours organisé par l’UNESCO en 2006, a remporté le projet avec une vision radicale : « C’est finalement très émouvant de se retrouver sur le lieu où le palais se trouvait à l’époque : le visiteur est vraiment sur place, on n’est pas dans le fac-similé. »

Le financement du projet est estimé à 150 millions de dollars (environ 138 millions d’euros), un montant à la hauteur de l’ambition. Le parcours administratif et politique a été long et chaotique, retardé notamment par la révolution égyptienne de 2011. À ce jour, le musée n’a pas encore ouvert ses portes, mais le site archéologique continue d’être exploré. Ce qui est déjà certain, c’est que les fouilles du Portus Magnus ont remodelé la carte de l’Antiquité : les campagnes archéologiques ont permis d’établir pour la première fois un panorama complet du fameux Portus Magnus, une topographie très différente de ce qu’on avait imaginé à partir des textes anciens. Seize siècles sous l’eau, et le palais d’Antirhodos n’avait pas fini de corriger les livres d’histoire.