Une cité maya de l’envergure d’une petite métropole antique dormait sous la jungle du Mexique, à quelques minutes à pied d’une route goudronnée. Des agriculteurs cultivaient leurs champs entre ses ruines depuis des années. Ni le gouvernement mexicain, ni la communauté scientifique n’en savaient rien. C’est un doctorant qui a tout changé, depuis son bureau, en fouillant Google jusqu’à la page 16 de ses résultats de recherche.
À retenir
- Une métropole précolombienne de l’envergure de Chartres dormait cachée à côté d’une autoroute mexicaine
- La découverte s’est faite derrière un écran d’ordinateur, en analysant des données satellitaires oubliées depuis une décennie
- Cette cité remet en question la carte mentale que nous avions des basses terres mayas
Sommaire
Une découverte à la page 16 de Google
C’est Luke Auld-Thomas, doctorant en anthropologie à l’université Tulane aux États-Unis, qui a déterminé l’emplacement avec certitude. Pour cela, le chercheur ne s’est pas rendu sur place pour braver la jungle, mais a fouillé les archives de Google. C’est à la page 16 de sa recherche qu’il a retrouvé d’anciennes analyses faites au LiDAR, un radar laser. Derrière cet acronyme technique se cache une révolution silencieuse pour l’archéologie : des impulsions laser tirées depuis un avion à basse altitude traversent la canopée, rebondissent sur le sol et remontent cartographier ce que des siècles de végétation avaient effacé de la mémoire humaine.
En 2013, un projet de surveillance forestière appelé Alianza, qui visait à réduire les émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts, avait entrepris une étude LiDAR détaillée de 122 kilomètres carrés dans l’État mexicain de Campeche. Des données collectées pour les écologistes, pas pour les archéologues. Elles ont dormi en accès libre pendant plus d’une décennie. Auld-Thomas y a vu autre chose : sous les relevés de biomasse et de couverture forestière, les contours d’une ville entière.
Il n’existe pour l’heure aucune photo de la cité, car « personne n’y est jamais allé », selon l’équipe qui a repéré le site. Le paradoxe est vertigineux. Les ruines sont décrites comme « cachées à la vue de tous », puisqu’elles se trouvent à seulement 15 minutes d’une route principale près de Xpujil. Une cité enfouie, certes, mais pas au fond de nulle part : à portée de voiture d’une bourgade moderne.
Valeriana : 50 000 habitants oubliés depuis des siècles
La colonie urbaine tentaculaire, dotée de merveilles architecturales et d’infrastructures agricoles, a été baptisée Valeriana, du nom d’une lagune voisine. Cette cité perdue abritait probablement 30 000 à 50 000 personnes vers 750-850 de notre ère. Pour mettre ce chiffre en perspective : c’est la population de Chartres aujourd’hui, concentrée dans une cité précolombienne que personne n’avait jamais répertoriée. L’étude, publiée dans la revue Antiquity, suggère qu’elle pourrait avoir été aussi densément peuplée que la métropole préhispanique mieux connue de Calakmul, dans la partie sud de la péninsule du Yucatan.
Le plus grand des deux ensembles monumentaux de Valeriana présente toutes les caractéristiques d’une capitale politique maya classique : plusieurs places fermées reliées par une large chaussée, des pyramides-temples, un terrain de jeu de balle, un réservoir formé par un barrage sur un cours d’eau saisonnier, et un probable assemblage en forme de E, un arrangement architectural qui indique généralement une date de fondation antérieure à 150 après J.-C.
L’Institut national mexicain a indiqué qu’environ 6 764 structures ont été détectées dans les images LiDAR couvrant une zone d’environ 122 kilomètres carrés. Pyramides, routes pavées, terrasses agricoles, réservoir hydraulique : l’habitat et l’infrastructure agricole occupent entièrement les 16,6 km² de la zone étudiée. ce n’est pas un village isolé mais un paysage urbain dense, organisé, planifié. Une capitale, très probablement.
L’archéologue Luke Auld-Thomas s’étonne surtout que la cité maya soit si proche d’une zone aujourd’hui habitée et qu’elle n’ait pas été découverte plus tôt : « Nous n’avons pas découvert un petit village, mais une grande ville avec des pyramides, juste à côté de la seule autoroute de la région, à proximité d’une bourgade où les gens pratiquent activement l’agriculture depuis des années entre les ruines. » Beaucoup d’habitants de la région descendent des Mayas, et soupçonnaient depuis longtemps la présence de ruines ancestrales sous la végétation luxuriante. Mais personne n’avait pu confirmer l’hypothèse.
Le LiDAR, cet archéologue qui ne coupe pas d’arbres
L’usage du LiDAR a profondément transformé la manière dont les archéologues explorent les régions couvertes de végétation dense. Le professeur Marcello Canuto rappelle qu’au début de sa carrière, les fouilles se faisaient à pied, mètre par mètre, avec des instruments rudimentaires. Désormais, grâce aux avancées de la télédétection, les chercheurs ont pu cartographier en une décennie autant de territoire qu’en un siècle de travail manuel.
La technologie a déjà livré d’autres coups de théâtre. Au Guatemala, dans la région du Petén, des chercheurs ont identifié les ruines de plus de 60 000 maisons, palais, autoroutes surélevées et autres constructions humaines dissimulées depuis des siècles sous les jungles du nord du pays. Grâce au LiDAR, les scientifiques ont digitalement retiré la canopée des images aériennes, révélant une civilisation précolombienne bien plus complexe et interconnectée que la plupart des spécialistes mayas ne le supposaient. Les résultats suggèrent que l’Amérique centrale abritait une civilisation avancée qui, à son apogée il y a environ 1 200 ans, était davantage comparable à des cultures sophistiquées telles que la Grèce antique ou la Chine.
Un archéologue a confié : « J’ai beaucoup randonné dans des jungles et fait des relevés à la machette, et c’est embarrassant de voir à quelle distance j’étais de pyramides en pierre assez grandes sans les avoir vues. » Grâce au LiDAR, les archéologues peuvent explorer une forêt sans couper une seule branche. C’est précisément cette absence d’impact sur l’environnement qui rend la technologie aussi précieuse : elle cartographie sans détruire.
Ce que Valeriana change à notre lecture de l’histoire maya
Une grande partie de l’espace apparemment vide et recouvert de jungle entre les sites mayas connus pourrait donc avoir été très peuplée. Adriana Velázquez Morlet, de l’Institut national d’anthropologie et d’histoire du Mexique, coautrice du rapport, déclare : « Cette étude montre qu’une région peu connue était un paysage urbanisé. » La carte mentale que l’on avait des basses terres mayas, parsemées de cités isolées séparées par des espaces vides, serait fausse.
Reste à savoir pourquoi Valeriana a fini par être abandonnée par les Mayas. Selon les scientifiques, c’est probablement un changement climatique majeur qui aurait provoqué un exode massif des habitants. Une hypothèse qui résonne étrangement aujourd’hui. Les chercheurs espèrent que Valeriana leur fournira des informations utiles pour l’urbanisme moderne : face aux défis écologiques et à la croissance démographique, il pourrait être utile d’analyser les villes antiques et de s’inspirer de leur urbanisme plus pérenne.
Luke Auld-Thomas le reconnaît lui-même : « Il existe tellement de sites nouveaux que nous ne pourrons jamais tous les étudier. L’un des revers de la médaille de ces découvertes, c’est qu’elles dépassent nos capacités de recherche. » Même s’il envisage de se rendre à Valeriana, l’étude complète du site reste hypothétique, faute de ressources. Une civilisation entière attend sous la jungle, et le problème n’est plus de la trouver, c’est d’avoir assez de chercheurs, de temps et de financement pour l’écouter.
Source : sciencepost.fr
