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Sous les pavés d’une grande capitale européenne dormait un réseau de galeries oublié depuis des siècles

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Deux mille ans de secret, enfouis à vingt mètres sous les pavés d’une des plus anciennes capitales de France. Les « arêtes de poisson » de Lyon ne ressemblent à rien de connu dans le monde antique : un labyrinthe de galeries parallèles, taillées dans un calcaire rougeâtre importé du Mâconnais, dont personne ne sait encore aujourd’hui à quoi elles servaient. Ni aqueduc, ni catacombe, ni cave. Un chantier gigantesque, planifié, financé, et pourtant absent de toutes les archives de l’époque. Un mystère archéologique qui se déroule littéralement sous les pieds des Lyonnais.

À retenir

  • Un réseau de 2 000 ans d’âge redécouvert par hasard en 1959, mais déjà signalé en 1651
  • Des galeries construites avec une précision géométrique inexplicable sans technologie moderne
  • Archéologues et historiens divisés sur leur vraie fonction : entrepôts, aqueduc, ou quelque chose d’inconnu

Un réseau retrouvé par accident, puis perdu, puis retrouvé encore

La première mention connue du réseau remonte à 1651 : un fontainier creusant pour alimenter les fontaines de l’Hôtel de Ville avait déjà buté sur ces galeries. Il les avait signalées, puis on les avait oubliées. Redécouvertes dans les années 1930, oubliées à nouveau. C’est l’histoire d’un site qui refuse de se laisser raconter.

C’est entre 1959 et 1968 que le réseau va être redécouvert et exploré de manière systématique. Tout commence par des affaissements répétés, des fontis, à l’intersection des rues Grognard et des Fantasques, que des remblaiements successifs ne parviennent pas à juguler. Des ouvriers en travaux de voirie tombent nez à nez avec des galeries construites avec une précision qui défie toute explication. Lors des travaux de consolidation, ont été découverts des tessons de céramiques, des objets métalliques antiques et les restes d’une demi-couronne de laurier antique en bronze recouverte de feuilles d’or, attribuée aux Victoires ornant l’autel du sanctuaire fédéral des Trois Gaules, aujourd’hui exposée au musée Lugdunum.

Plus de 2 000 ans d’histoire enterrée donc sous la colline de la Croix-Rousse, avec à l’origine 1 400 mètres de couloirs savamment creusés, 480 mètres de puits carrés qui remontent à la surface, des galeries de pierres en provenance du Mâconnais, et malgré tout des interrogations sur l’utilisation d’un tel patrimoine. Pour donner l’échelle : c’est l’équivalent de quatorze terrains de football alignés, taillés dans la roche, vingt mètres sous une colline encore habitée.

L’architecture de l’énigme

Les « arêtes de poisson » sont un réseau de galeries antiques situé sous le plateau de la Croix-Rousse à Lyon. Ce site archéologique se compose de galeries disposées en escalier, toutes inclinées vers le Rhône. Les cartes montrent un premier système dit en « arêtes de poisson » et un second en « antennes », connectés l’un à l’autre. Le premier est formé d’une galerie principale entourée par seize paires de galeries, et dans le second, on trouve deux galeries parallèles l’une à l’autre ainsi que neuf salles voûtées les surplombant à différents intervalles.

Ce qui déconcerte le plus les archéologues, c’est la qualité d’exécution. Comment les constructeurs ont-ils pu aligner avec une telle précision une galerie de 123 mètres creusée souterrainement, sans repère topographique de surface ? Cette question reste sans réponse définitive. La pierre, elle, vient de loin. Le tout enfoui à environ vingt mètres sous les pavés, dans un calcaire rougeâtre qui n’est pas d’extraction locale. Les constructeurs ont eu recours à la pierre du Beaujolais, ce qui laisse supposer un projet de grande envergure, dont les plans ont toutefois été perdus ou détruits. On parle donc d’un chantier organisé, financé, planifié. Par qui ? Pour quoi faire ? Les deux questions restent ouvertes.

La datation par le carbone 14 de pièces d’échafaudage en bois retrouvées dans la maçonnerie, ainsi que les fouilles opérées dans la deuxième moitié du XXe siècle, font remonter la construction de l’édifice à la période antique, aux alentours du début de notre ère. Lugdunum, la future Lyon, était alors la capitale des Trois Gaules, une ville de premier plan dans l’Empire romain, dotée de quatre aqueducs et d’un amphithéâtre fédéral. Quelqu’un, à cette époque, a jugé bon de creuser ce réseau. Et de n’en laisser aucune trace écrite.

Les hypothèses, entre raison et imagination

La première piste explorée fut celle de l’aqueduc. Depuis, il est admis qu’à leur origine, les galeries n’ont pas servi à transporter de l’eau, fonction qu’elles ne remplissaient pas. Contrairement aux aqueducs lyonnais, les arêtes ne présentent ni béton hydraulique ni revêtement de tuileau, et adoptent des gabarits supérieurs avec paliers horizontaux. L’hypothèse hydraulique, pourtant séduisante, ne tient pas à l’examen.

La théorie aujourd’hui la plus solide parle d’entrepôts. La température reste pratiquement la même toute l’année, près de 18 degrés. Les arêtes font plus de deux mètres de hauteur. Si nous n’avons pas de certitude, on pourrait imaginer qu’ils s’en servaient pour stocker des denrées périssables, avance Cyrille Ducourthial, archéologue au service municipal. Il précise que l’hypothèse la plus vraisemblable serait celle d’un entrepôt souterrain lié au Sanctuaire des Trois Gaules, qui aurait pu servir à stocker soit des vivres, ce qui justifierait le système d’aération très complexe, soit peut-être des métaux pour l’atelier monétaire de Lyon.

Si certains croient à un réseau de communication secret, d’autres pensent que les galeries appartenaient à Catherine de Médicis, qui les aurait utilisées pour ses affaires secrètes. Dans tout ce brouillard théorique, une hypothèse alternative, celle de Walid Nazim, soutient que les arêtes de poisson datent du 8e siècle et qu’elles servaient d’entrepôt au Trésor des Templiers. Le mystère, on l’aura compris, se prête à toutes les projections. Des graffitis à consonance latine retrouvés dans le mortier et les différents artefacts de la période romaine retrouvés dans les galeries penchent néanmoins clairement du côté de l’Antiquité.

Un patrimoine inaccessible, désormais visible en 3D

Depuis 1989, l’ensemble des galeries souterraines de l’agglomération lyonnaise est interdit d’accès au public. Le dénivelé rend toute visite physique complexe, voire dangereuse. La solution trouvée en 2024 est à la fois logique et un peu mélancolique : depuis septembre 2024, la ville de Lyon et des cataphiles proposent chacun leur site pour visiter gratuitement les galeries depuis un navigateur, en 3D intégrale. Plus de 2 000 heures ont été nécessaires à une petite équipe de trois personnes depuis mars 2022 pour réaliser un scan 3D du réseau, complété par une série de photos 360. Clandestinement, qui plus est, puisque l’accès reste officiellement fermé.

En mars 2025, des conseillers écologistes du 1er arrondissement ont proposé d’inscrire les arêtes de poisson aux monuments historiques, conformément au plan d’action de l’UNESCO publié un an plus tôt. Un classement qui n’est pas qu’honorifique : il apporterait des financements pour la recherche et une protection juridique renforcée contre les intrusions. Car si le mystère dure, c’est aussi parce que les galeries sont difficiles d’accès pour les archéologues eux-mêmes, coincés entre la logistique souterraine, le dénivelé de la colline et des budgets de fouilles structurellement limités.

Lyon n’est pas un cas isolé. À Paris, les Catacombes que l’on peut visiter ne constituent qu’une infime partie du réseau de 300 kilomètres de tunnels et de galeries qui se déploient sous la surface de la capitale. Fermées depuis novembre 2025 pour des travaux de rénovation majeurs, les Catacombes de Paris ont rouvert le 8 avril 2026 avec un nouveau parcours de visite, après six mois de chantier et 5,5 millions d’euros investis. Deux villes, deux approches d’un même sujet : comment rendre accessible ce que la ville cache sous elle-même depuis des siècles, sans le détruire en l’ouvrant. Sous Lyon, la question reste entière. Les galeries en arêtes de poisson attendent toujours qu’on leur trouve un nom à la hauteur de ce qu’elles ont peut-être été.