Des pelleteuses, du béton décoffré et un chantier urbain ordinaire. C’est dans ce décor que Madrid a réalisé, en août 2019, l’une de ses découvertes archéologiques les plus frappantes des dernières décennies : sous les pavés de la calle Bailén, au cœur de la capitale, dormaient les fondations d’un palais du XVIIIe siècle que la ville avait littéralement asphaltée par-dessus. La apparition des premiers restes en août 2019 a provoqué l’arrêt immédiat des travaux et le début d’une coordination entre la Mairie et la Communauté de Madrid pour procéder à l’excavation, au nettoyage et à l’interprétation des vestiges avec une équipe d’archéologues. Le Palacio de Godoy, oublié sous le bitume depuis les années 1930, refaisait surface.
À retenir
- Un palais royal du XVIIIe siècle réapparaît soudainement sous une rue ordinaire de Madrid
- Pendant 88 ans, les Madrilènes ont marché au-dessus de voûtes intactes sans le savoir
- Un second palais oublié, la Casa de los Vargas, rouvre ses portes en 2027
Sommaire
Un palais royal enseveli sous une rue passante
Le plus important de ces bâtiments avait été commandé par Charles III pour son secrétaire d’État, aux abords du Palais Royal. Le palais du Marquis de Grimaldi, ensuite connu comme le Palais de Godoy, fut construit entre 1776 et 1782 en pierre et brique, matériaux qui ont largement façonné l’esthétique de Madrid. Son architecte ? Francesco Sabatini, un Sicilien au service de la Couronne espagnole à qui l’on doit aussi les jardins qui portent son nom, deux pas de là. Carlos IV offrit le palais en 1792 à Manuel Godoy, connu comme le Prince de la Paix, pour le garder près de lui en tant que favori. Godoy, l’homme le plus puissant d’Espagne sous Charles IV, y accumula une collection extraordinaire, et les Majas de Goya entre ses murs.
Au printemps 1931, un tiers de l’édifice fut démoli pour élargir la calle Bailén. La partie supprimée comprenait les appartements privés de Godoy. Ce qui restait sous la chaussée ne fut pas détruit, il fut simplement recouvert, oublié, enterré vivant sous le flux incessant des voitures. Pendant quatre-vingt-huit ans, des milliers de Madrilènes ont marché et conduit au-dessus de voûtes intactes, d’escaliers en granit et d’un four à pain du XVe siècle sans le savoir.
Selon les rapports archéologiques, les fouilles ont mis au jour trois chambres voûtées communiquant entre elles par le sous-sol, avec des ramifications menant vers d’autres pièces, un four à pain sur la façade nord, une entrée d’évacuation des eaux vers la calle Bailén et les escaliers d’accès aux caves et galeries. Parmi les trouvailles : un four à pain du XVe siècle, des céramiques et bouteilles, des sols en granit, des enduits muraux, des plafonds voûtés et des escaliers d’accès, le tout dans un remarquable état de conservation. Un instantané de la vie quotidienne d’un palais aristocratique, figé sous l’asphalte.
La résurrection d’un patrimoine : de la galerie souterraine au promenade archéologique
Les fouilles ont mis au jour des vestiges de la démolition de trois édifices construits par Sabatini au XVIIIe siècle. Outre le Palais de Godoy, la réforme de la Plaza de España a livré les contreforts des anciennes Écuries Royales sur la calle Bailén, ainsi que les murs d’un chemin de ronde de l’ancien Cuartel de San Gil. Ces superbes murs à arcs en plein cintre ont été catalogués comme arcs du chemin de ronde de l’ancien Cuartel de San Gil. Ne pouvant être conservés sur place à cause de la construction du tunnel, ils ont été déplacés en surface et installés calle de Ferraz, à l’entrée du tunnel.
Francisco Sabatini avait projeté le Palais de Godoy, les Écuries Royales et le Cuartel de San Gil au XVIIIe siècle, et ils furent démolis au XXe. Aujourd’hui, leurs vestiges sont visibles lors d’une courte promenade autour de la Plaza de España et de la calle Bailén, l’histoire de chaque site étant expliquée par des cartes en relief et des bandes métalliques. La Mairie de Madrid a fait le choix de l’intégration : des lucarnes apportent de la lumière naturelle aux vestiges, et ce même dispositif permet d’observer le Palais de Godoy depuis l’extérieur grâce à un point d’observation.
Le résultat, c’est un musée à ciel ouvert que personne ne cherche vraiment, parce qu’il n’est sur aucune liste de « top attractions ». Pendant que des milliers de touristes font la queue pour le Prado ou le Thyssen, à quelques centaines de mètres, sous la chaussée récemment rénovée de la plus grande place de Madrid, les fondations d’un palais royal du siècle des Lumières attendent leur visiteur.
L’autre palais oublié : la Casa de los Vargas dans la Casa de Campo
Madrid cache un deuxième secret de cette nature, moins connu encore. Construite au XVIe siècle par Francisco de Vargas, la Casa de los Vargas est un exemple remarquable d’intégration de courants artistiques variés. Son design original combinait des influences de la Renaissance italienne avec la tradition architecturale islamique et gothique, reflétant le riche héritage culturel de l’Espagne. En 1561, Philippe II acquit la propriété pour l’intégrer dans le projet paysager et résidentiel qu’il concevait autour de la nouvelle capitale du royaume.
Les fouilles réalisées récemment ont mis au jour les amorces des murs de la maison du XVIe siècle, dont l’organisation interne est restée pratiquement intacte jusqu’au XXe siècle. Des pavements originaux des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont également été découverts, notamment dans le pavillon occidental, ainsi que des azulejos mudéjars, des bases et chapiteaux, une colonne du XVIe siècle intégrée dans un mur postérieur, des restes de cheminées, des structures d’escaliers disparus et des poutres originales dans la salle centrale.
Ce palacete a traversé les siècles dans un quasi-anonymat malgré une histoire royale dense. Sous le règne de Philippe IV, lorsque la vie de cour se déplaça vers le nouveau palais du Retiro, la Casa de Vargas se transforma en espace privé du Roi. Son goût de collectionneur l’amena à y accrocher des œuvres de Bosch, Rubens et Caravage. De quoi rougir n’importe quel musée moderne. Les travaux se dérouleront sur quinze mois et disposeront d’un budget de plus de neuf millions d’euros, dont la majeure partie provient des fonds Next Generation du Plan de Relance, de Transformation et de Résilience de l’Union européenne. Le complexe ouvrira ses portes en 2027, coïncidant avec le cinquième centenaire de la naissance de Philippe II.
Madrid, ville à double fond
Sous nos pieds, à plusieurs mètres de profondeur, existe un autre Madrid : un réseau obscur de tunnels, passages, refugios, galeries et chambres creusées au fil des mille ans d’histoire de la ville. À mesure que Madrid grandissait vers le ciel, elle grandissait aussi vers le bas, formant une véritable ville souterraine. Le Palais de Godoy n’est qu’une entrée dans cet univers parallèle. Construit par José Bonaparte en 1811 pour se déplacer du Palais Royal jusqu’à la Casa de Campo sans s’exposer, le passage de 56 mètres en brique sur granit fut aussi la dernière œuvre de l’architecte Juan de Villanueva.
La leçon de ces découvertes est finalement très pratique pour le voyageur curieux. Madrid reste l’une des rares capitales européennes où l’on peut tomber sur un vestige royal authentique en se baladant simplement sur une place rénovée, sans billet d’entrée, sans file d’attente. L’itinéraire culturel prévoit aussi un espace, aux côtés des vestiges du Palais de Godoy, pour accueillir un Centre d’Interprétation qui permettra de contextualiser les restes matériels et d’expliquer les édifices de Sabatini. Ce centre, toujours en cours de finalisation, représente l’un des projets patrimoniaux les plus ambitieux de la capitale espagnole pour les prochaines années. La Plaza de España, que beaucoup traversent sans s’y arrêter, cache désormais en son sol une chronologie de cinq siècles d’histoire madrilène, et une bonne partie reste encore à déchiffrer.
Source : eldiario.es
