Trois millions de visiteurs par an, des pics à 2 500 personnes en une seule journée sur un sentier large de moins de deux mètres : voilà ce qui m’a fait fuir les calanques marseillaises un samedi de juillet, sac à dos encore à moitié vide. Je cherchais un peu de silence entre deux falaises calcaires. J’ai trouvé une file d’attente digne d’un jour de soldes devant l’entrée du sentier de Sugiton. Alors j’ai rebroussé chemin, ouvert une carte au hasard, et suivi une route côtière que je n’avais jamais empruntée. Ce jour-là, j’ai compris que les plus belles calanques ne sont pas forcément les plus connues.
À retenir
- Les calanques marseillaises accueillent 3 millions de visiteurs par an, avec des pics de 2 500 personnes par jour sur un seul sentier
- Un système de réservation obligatoire a divisé par 7 la fréquentation, mais fait disparaître le hasard des randonnées estivales
- La Côte Bleue cache des calanques tout aussi spectaculaires à seulement quelques kilomètres, presque vides de visiteurs
Sommaire
La foule qui a changé mon regard sur les calanques
Le chiffre m’a longtemps semblé abstrait, jusqu’à ce que je le vive de l’intérieur. Les calanques attirent environ 3 millions de visiteurs chaque année, soit davantage que la population de Marseille elle-même multipliée par cinq. Sur le terrain, ça donne des sentiers où l’on marche au pas, où l’on négocie chaque virage avec dix autres randonneurs, et où le silence tant recherché se transforme en brouhaha de conversations et de clics d’appareils photo.
La calanque de Sugiton, l’une des plus photogéniques du massif, a payé le prix fort de cette popularité. La calanque de Sugiton et des Pierres Tombées est victime d’une érosion très marquée liée à la surfréquentation, si bien que le Parc national limite désormais le nombre de visiteurs en soumettant l’accès à une réservation obligatoire et gratuite pendant la très-haute saison. Avant cette mesure, la calanque accueillait jusqu’à 2 500 visiteurs par jour en pleine saison. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que le sentier d’accès traverse une pinède fragile, dont les racines se retrouvent aujourd’hui à nu.
Le dispositif, testé pour la première fois en 2022, fonctionne désormais en flux tendu. Le coût du dispositif initial s’établissait à 80 000 euros pour 12 agents déployés quotidiennement. Résultat concret : ce site, saturé en été par jusqu’à 3 000 visiteurs par jour, a vu sa fréquentation divisée par sept. Diviser par sept, c’est énorme, mais ça signifie aussi que sans réservation obtenue à l’avance, on repart bredouille. Une réservation couvre 5 personnes maximum pour une journée, avec un QR code contrôlé par les agents du parc à l’entrée du sentier, et lors de la saison pilote de 2022, les 400 places quotidiennes partaient en une heure les jours de forte demande. Autant dire que le hasard n’a plus sa place à Sugiton l’été.
Le sentier que j’ai trouvé par hasard, sur la Côte Bleue
C’est en cherchant à échapper à cette cohue que je suis tombé, presque par accident, sur la Côte Bleue. Ce littoral s’étire entre Marseille et Martigues, face aux calanques mais de l’autre côté de la rade, et il reste étrangement méconnu du grand public. Pour admirer Marseille d’un point de vue différent, on peut se rendre face aux Calanques, le long de la Côte Bleue, qui dispose de ses propres calanques comme Niolon ou Méjean, accessibles en un temps de marche relativement court.
J’ai posé le sac à Niolon, petit port de pêche endormi où personne ne se bouscule pour une place de parking. Des parcours de randonnées se trouvent du côté de la petite commune de Sausset-les-Pins, avec quatre parcours pédestres de 1h30 à 3h30 pour partir à la découverte de cette partie du littoral et de l’intérieur des terres. Ici, les falaises n’ont rien à envier à celles d’En-Vau ou de Sormiou : mêmes teintes blanches plongeant dans une eau turquoise, même odeur de pin et de garrigue. La différence tient en un mot : la tranquillité. J’ai croisé trois randonneurs en deux heures de marche, contre des dizaines de groupes organisés sur les sentiers classiques du parc national.
Le circuit démarre large, presque banal, avant de se resserrer et de longer des à-pics vertigineux qui offrent des points de vue sur toute la rade de Marseille. Aucun panneau ne rappelle une jauge de visiteurs, aucune application ne signale de créneau à réserver. On avance à son rythme, on s’arrête pour se baigner dans une crique sans avoir à négocier sa serviette avec dix autres familles. C’est exactement ce que je cherchais sans savoir le formuler : la sensation calanque, sans la file d’attente.
D’autres pistes pour fuir la cohue, en Provence et ailleurs
La Côte Bleue n’est pas la seule option pour qui refuse désormais de retourner sur les sentiers saturés du parc national. Certaines calanques du massif classique restent d’ailleurs accessibles sans contrainte particulière. En-Vau depuis Cassis représente environ deux heures de marche aller, avec une eau spectaculaire et un accès libre. Autre option totalement différente : passer par la mer. Kayak ou bateau-taxi depuis Cassis ou la Pointe Rouge permettent d’atteindre les calanques sans aucun quota côté maritime.
Pour ceux prêts à s’éloigner davantage de la côte, direction l’arrière-pays. Les gorges de la Nesque, dans le Vaucluse, offrent une expérience de randonnée à falaises spectaculaires sans les contraintes administratives du littoral marseillais. J’y suis retourné l’automne suivant, curieux de vérifier la comparaison : contrairement aux sentiers bondés du parc national des Calanques où l’on croise parfois plus de randonneurs que de cigales, ici on peut contempler les paysages dans une tranquillité presque totale. Un détail change tout niveau logistique : contrairement au massif marseillais où l’accès est régulièrement fermé durant l’été pour risque d’incendie, ce territoire reste ouvert toute l’année.
Cette question du risque incendie mérite d’ailleurs d’être connue avant de partir, quel que soit le sentier choisi cet été. Au-delà de la réservation obligatoire, les créneaux horaires pour accéder aux sentiers peuvent varier en fonction des alertes de vigilance météorologique, et une réservation validée ne garantit donc pas l’accès si le risque incendie s’emballe dans la nuit. même les visiteurs les mieux organisés peuvent se retrouver refoulés à la dernière minute en pleine canicule.
Ce que j’ai retenu de cette découverte
Randonner autrement, ce n’est pas renoncer à la beauté du littoral provençal, c’est simplement déplacer son regard de quelques kilomètres. Le phénomène dépasse d’ailleurs largement les calanques marseillaises : selon une infographie Statista de juin 2024 citée par plusieurs médias, 60 % des offices de tourisme français déclaraient être confrontés à des pics de fréquentation importants sur leur territoire. Le Parc national lui-même envisage d’étendre le principe de quota à d’autres sites du massif si la mesure continue de faire ses preuves sur Sugiton, un signe que la gestion de la foule est en train de devenir la norme, et non plus l’exception, sur tout le littoral méditerranéen.
La prochaine fois que je repartirai en randonnée dans le coin, ce ne sera plus vers les calanques les plus photographiées d’Instagram. Ce sera vers ces bouts de côte qu’on ne trouve pas en premier sur les cartes touristiques, là où la seule réservation nécessaire est celle qu’on se fait à soi-même, celle de prendre le temps de marcher lentement.
Source : sciencepost.fr
