La douche imposée avant d’entrer dans un cénote n’a rien à voir avec la propreté des baigneurs. Elle sert à retirer tout ce qui, sur la peau, peut affecter lentement une des rares réserves d’eau douce du Yucatán. Crème solaire, déodorant, répulsif anti-moustique, résidus de sueur : chaque molécule qui se détache dans l’eau reste piégée dans un système clos, sans marée pour l’évacuer et sans usine de traitement pour la neutraliser.
Les guides qui font systématiquement passer les touristes sous le jet avant la baignade appliquent une règle écologique, pas une consigne d’hygiène collective. Certains sites, comme le Gran Cenote près de Tulum, sont particulièrement stricts et refusent l’entrée à quiconque porte encore de la crème sur la peau, même si le flacon affiche la mention « biodégradable ».
À retenir
- Les cénotes sont des systèmes fermés où les polluants ne sont pas évacués naturellement et peuvent s’accumuler longtemps
- Certains filtres solaires peuvent descendre à grande profondeur et se retrouver dans des nappes phréatiques parfois utilisées par les populations locales
- L’eau du cénote et celle du robinet des populations locales proviennent souvent de la même nappe : la pollution touristique peut devenir pollution domestique
Sommaire
Un système fermé où rien ne se dilue
Un cénote n’est pas une piscine, ni même une plage. C’est un puits naturel creusé dans le calcaire, relié à un vaste réseau de rivières souterraines qui traverse toute la péninsule du Yucatán. Ces cénotes fonctionnent comme des systèmes en circuit fermé où, contrairement à l’océan, les contaminants ne sont pas emportés mais peuvent s’accumuler, ce qui est susceptible d’affecter la filtration calcaire et la vie aquatique. Ce qui entre dans l’eau peut y rester, parfois pendant des années.
Le détail qui change tout : cette eau n’est pas seulement un décor de carte postale pour touristes en maillot de bain. Les cénotes constituent la principale source d’eau douce de la péninsule du Yucatán, et lorsque les visiteurs s’y baignent avec de la crème sur la peau, ces produits chimiques peuvent finir par rejoindre l’eau potable des populations locales. La baignade touristique et le robinet du village voisin puisent, dans de nombreux cas, dans la même nappe.
En théorie, les résidus de crème solaire rincés par les baigneurs pourraient former un film gras à la surface de certains cénotes très fréquentés, susceptible de gêner les échanges gazeux à la surface et donc l’oxygénation de l’eau, un point que les guides mentionnent rarement mais que les biologistes surveillent de près. Aucune observation documentée de ce phénomène sur un site précis, comme le Cenote Calavera, n’a toutefois pu être confirmée par une source indépendante.
Ce que la crème solaire fait vraiment à l’eau
Les filtres UV chimiques les plus courants, l’oxybenzone et l’octinoxate en tête, ne se contentent pas de flotter passivement. Ces substances ont démontré leur capacité à nuire aux récifs coralliens marins et à certains organismes aquatiques associés, persistant dans l’eau longtemps après la baignade. Leur impact spécifique sur la faune propre aux cénotes d’eau douce, dépourvus de coraux, comme les poissons aveugles et les invertébrés karstiques, reste en revanche moins documenté scientifiquement. Et le problème ne se limite pas aux formules classiques : même les crèmes vendues comme respectueuses de l’environnement ne sont pas toujours exemptées. De nombreux cénotes stricts, comme le Gran Cenote, interdisent toute lotion, même « biodégradable » ou « reef-safe », car des ingrédients comme le dioxyde de titane peuvent tout de même perturber l’équilibre de l’eau douce.
Ce n’est pas qu’une inquiétude théorique de guide zélé. Une étude menée en 2024 sur des cénotes de la Riviera Maya a mesuré directement la présence de filtres solaires dans l’eau, à différentes profondeurs. Les résultats préliminaires ont révélé deux contaminants issus de crèmes solaires, l’acide phénylbenzimidazole sulfonique et le DHHB, présents à presque toutes les profondeurs échantillonnées, avec des concentrations plus élevées autour de la halocline d’un cénote de 85 mètres. La crème solaire ne reste donc pas nécessairement en surface : elle peut descendre, et se retrouver mêlée à des couches d’eau qui alimentent parfois des réseaux karstiques utilisés bien plus loin.
La douche préalable ne traite pas uniquement le cas de la crème solaire. Elle sert aussi à retirer la sueur, les huiles corporelles et les résidus chimiques divers qui peuvent former un film graisseux à la surface de l’eau et gêner son oxygénation. Déodorant, parfum, gel douche, maquillage : tout compte, y compris le simple sébum de la peau qui s’accumule après une journée sous le soleil mexicain.
Comment se baigner sans abîmer le cénote
La solution la plus simple n’est pas forcément d’acheter le énième flacon estampillé « bio ». De nombreux professionnels recommandent d’utiliser des vêtements anti-UV, comme des rashguards ou des tee-shirts à manches longues, pour se protéger du soleil sans que cela n’affecte l’eau. C’est d’ailleurs la logique inverse de celle qu’on adopte à la plage : ici, on couvre sa peau plutôt que de la tartiner.
Pour ceux qui tiennent malgré tout à leur crème solaire avant la journée, le timing compte autant que le produit. Il est conseillé d’appliquer une crème réputée sans danger pour les récifs au moins vingt minutes avant d’entrer dans l’eau, ce qui laisse le temps au produit de bien se fixer et réduit la quantité qui se dilue dans le cénote. Vingt minutes, ce n’est pas grand-chose sur une journée d’excursion, mais c’est justement le genre de détail que les guides n’ont pas le temps d’expliquer entre deux groupes de touristes pressés de sauter dans l’eau turquoise.
Sur de nombreux sites classés, gérés par des communautés locales ou des opérateurs privés, cette bonne pratique a fini par devenir une règle d’entrée systématique. Le cénote est un écosystème très fragile, raison pour laquelle les gestionnaires de ces sites ont mis en place des règles destinées à préserver ces lieux uniques au monde. Ce n’est donc pas un caprice local ni une lubie de guide zélé : c’est une politique de protection d’une ressource que la population du Yucatán, humains compris, partage avec les poissons aveugles et les invertébrés qui n’existent nulle part ailleurs sur Terre.
Reste un paradoxe rarement souligné : ces mêmes cénotes que l’industrie touristique vend comme des piscines naturelles idylliques étaient, pour les Mayas, des points d’accès sacrés vers le monde souterain, parfois utilisés pour des offrandes rituelles bien avant l’arrivée du premier maillot de bain. La douche imposée, en un sens, perpétue à sa manière une forme de respect du lieu, même si la motivation a changé de nature entre le XVe siècle et aujourd’hui.
Sources : ocean.si.edu | repository.library.noaa.gov | ui.adsabs.harvard.edu
