Deuxième jour à Kyoto, et déjà l’envie de fuir. Pas la ville elle-même, mais la marée humaine qui s’écrase sur les mêmes trottoirs, devant les mêmes temples, aux mêmes heures. On avait lu les guides, vu les photos léchées des ruelles de Gion au petit matin. La réalité, c’était des groupes entiers massés devant chaque porche photogénique, des bus qui recrachent leur cargaison de touristes toutes les dix minutes, et cette sensation étrange de visiter une ville plutôt qu’une attraction géante à ciel ouvert. Alors on a fait ce que peu de voyageurs osent : on a pris un train au hasard, direction une ville dont le nom ne figurait dans aucun de nos carnets de voyage.
À retenir
- Kyoto étouffe sous 50 millions de visiteurs annuels : la mairie met en place une tarification punitive pour les touristes
- À 40 minutes de train, Ōmihachiman propose temples, canaux traditionnels et festivals spectaculaires sans les foules
- Les gares de Kyoto desservent des dizaines de villes oubliées par les guides : un simple regard au tableau des départs change tout
Sommaire
Kyoto, victime de son propre succès
Le problème n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur inédite. Étant donné qu’aujourd’hui cinquante millions de touristes visitent annuellement la ville, les rues des quartiers comme Higashiyama ou Arashiyama sont encombrées au point qu’il est impossible d’y marcher. Résultat : les bus municipaux qui y vont sont toujours pleins, si bien qu’un habitant de Kyoto ne peut y monter. On l’a vécu en direct, coincés entre deux cars climatisés, pendant qu’un lycéen japonais ratait visiblement son bus scolaire pour la troisième fois de la semaine.
La municipalité a fini par réagir, et plutôt brutalement. La ville avance vers un système de tarification des bus à deux vitesses, qui réduira significativement les tarifs pour les résidents tout en les augmentant pour les touristes, une annonce faite par le maire Matsui Koji le 25 février 2026. Concrètement, les touristes et non-résidents feront face à un tarif nettement plus élevé de 350 à 400 yens par trajet, presque le double du prix payé par les locaux. Côté hébergement, la note grimpe aussi : à partir du 1ᵉʳ mars 2026, la taxe de séjour à Kyoto augmente fortement, les séjours haut de gamme pouvant être taxés jusqu’à 10 000 yens par personne et par nuit, les taux actuels étant multipliés jusqu’à dix. Ces chiffres disent une chose simple : Kyoto ne sait plus quoi faire de son succès, et ce sont les visiteurs qui vont payer la facture de leur propre affluence.
Le pire, c’est que le pays entier tire dans le même sens. En 2025, le Japon a accueilli 42,7 millions de visiteurs étrangers, dépassant pour la première fois la barre des 40 millions d’entrées sur une année, un nouveau record après les 36,9 millions de touristes de 2024. Et la tendance ne faiblit pas : entre janvier et avril 2026, quelque 150 700 ressortissants français ont visité l’archipel, un niveau jamais atteint, avec une hausse de 10,3% par rapport à la même période de l’année dernière. Kyoto, Tokyo et Osaka absorbent l’essentiel de ce flot, logique, ce sont les noms que tout le monde connaît avant même de poser le pied à Narita.
Quarante minutes de train, un monde différent
On a fini par descendre à Ōmihachiman, une ville sur les rives du lac Biwa que personne, absolument personne, ne nous avait recommandée avant le départ. Rien à voir avec un choix stratégique : juste un nom qui sonnait bien sur le tableau des départs, et une envie de silence. Située à environ 40 minutes en train depuis Kyoto Station, au bord du lac Biwa, Ōmihachiman est souvent ignorée par les voyageurs pressés. On comprend pourquoi : rien n’y crie « incontournable », aucun monument ne fait la couverture des magazines. Et c’est précisément ce qui en fait un lieu à part.
La différence se sent dès les premiers pas. Ici, pas de grands temples surfréquentés ni de foules compactes : la visite se fait lentement, au fil des canaux, des barques silencieuses et des ruelles bordées de maisons traditionnelles, dans une atmosphère paisible, presque hors du temps. On a marché sans itinéraire précis, ce qui ne nous était pas arrivé depuis notre arrivée au Japon. Rapidement, la marche est devenue une fin en soi, sans objectif précis, simplement pour profiter du décor. Étrange sensation, après deux jours passés à cocher des cases sur une liste de temples à voir avant de mourir.
Le canal Hachiman-bori, bordé d’anciens entrepôts marchands aux murs blancs, reste la carte postale la plus connue de la ville, pour qui la connaît. Ce canal pittoresque bordé d’entrepôts aux murs blancs et de chemins de pierre est parfait pour une flânerie tranquille l’après-midi, et une balade en barque à travers les roseaux et les voies navigables offre l’antidote parfait à l’agitation des transports de Kyoto. On a croisé deux autres touristes en une heure. Deux. À Kyoto, on en croisait deux cents en traversant une seule rue piétonne.
Un patrimoine qui n’a rien à envier à Kyoto
Ce qui surprend, c’est que la ville n’a rien d’un simple décor sans histoire. Elle sert régulièrement de lieu de tournage pour des films de samouraïs japonais, grâce à son esthétique historique préservée. Et une fois par an, elle sort complètement de sa réserve : chaque mois de mars, la ville accueille le festival du feu Sagichō, un événement local spectaculaire qui se déroule autour du sanctuaire Himure Hachimangū, où pendant deux jours des chars richement décorés traversent la ville avant d’être brûlés au crépuscule. Rien à envier aux processions bondées de Kyoto, sauf qu’ici, on peut encore s’approcher sans jouer des coudes.
On aurait aussi pu descendre à Uji, l’autre grande alternative de la région, à peine 20 minutes depuis Kyoto ou 50 minutes depuis Osaka, pour plonger dans un univers de salons de thé centenaires, de temples millénaires et de ruelles calmes loin de la foule de Kyoto. Uji cache d’ailleurs deux sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, le temple Byodo-in, celui qui orne la pièce de 10 yens, et le sanctuaire Ujigami-jinja, le plus ancien sanctuaire shinto encore debout au Japon. Mais c’est justement là le problème : Uji commence à apparaître dans tous les articles « hors des sentiers battus », au point de ne plus vraiment l’être. Ōmihachiman, elle, reste pour l’instant un angle mort des itinéraires classiques, et c’est bien ce silence-là qu’on cherchait, sans le savoir, en montant dans ce train.
La vraie leçon de ces deux jours, c’est qu’un aller simple d’une demi-heure suffit parfois à changer complètement la nature d’un voyage. Personne ne prévoit ce détour en préparant son séjour, et pourtant les gares de Kyoto grouillent de lignes locales qui desservent des dizaines de petites villes du lac Biwa, quasiment désertées par les guides en français. La prochaine fois qu’un temple sera bondé à s’en décourager, la réponse ne sera peut-être pas d’attendre son tour, mais de regarder le tableau des départs et de choisir, une bonne fois, le nom qu’on ne connaît pas.
Sources : lejaponetmoi.fr | air-journal.fr
