Sur la rive droite de la baie de Morlaix, une colline discrète domine la mer sans attirer les foules. Pourtant, sous cette masse de pierres sèches, dort ce que les archéologues considèrent comme l’un des plus vieux monuments d’Europe : le cairn de Barnenez. Cet ensemble est le plus grand mausolée mégalithique après celui de Newgrange et, avec le cairn III de Guennoc, le plus vieux monument d’Europe. De quoi faire pâlir les guides touristiques qui misent tout sur le Mont-Saint-Michel ou Carnac.
Le site se trouve sur la commune de Plouezoc’h, dans le Finistère, à quelques kilomètres au nord de Morlaix. Le cairn se trouve à 13 km au nord de Morlaix. De cette ville, la route D 76 mène au bourg de Plouezoc’h, puis se dirige vers la presqu’île de Kernelehen. Rien d’exotique, aucun panneau lumineux à l’entrée d’une autoroute. Et c’est bien là le paradoxe : ce monument qui précède les pyramides d’Égypte se visite presque en catimini, coincé entre deux campings et un sentier côtier.
À retenir
- Un monument mégalithique vieux de plus de 6700 ans, accessible au public mais presque oublié des touristes
- Une architecture néolithique d’une complexité stupéfiante : onze tombes avec fausses coupoles, construites sans mortier ni outils métalliques
- Sauvé de justesse en 1955 d’une carrière de pierres, alors qu’un entrepreneur le démolissait pour une route
Sommaire
Un géant de pierre plus vieux que les pyramides
Les chiffres donnent le vertige. D’une longueur de 75 m, ce cairn dolménique est constitué en réalité de deux cairns en pierres sèches accolés, qui recouvrent onze dolmens à couloir. La construction ne s’est pas faite en un jour : la construction du cairn primaire témoigne, avec le tumulus Saint-Michel situé dans le Vannetais et le site de Bougon dans le Poitou, des débuts du mégalithisme atlantique. Elle a lieu vers 4 700 avant notre ère, soit quelque 2 100 ans avant la plus ancienne pyramide d’Égypte. Deux mille ans. C’est à peu près l’écart qui sépare Jules César de nos jours.
Le monument n’a pas été bâti d’un seul jet. Une première structure a émergé, puis les habitants du Néolithique sont revenus l’agrandir plusieurs siècles plus tard. La construction du cairn secondaire, un agrandissement, commence vers 4 300, pour se terminer vers 4 200, avant notre ère. Le résultat : une architecture à double visage, avec deux teintes de pierre bien distinctes selon les côtés, signe que les bâtisseurs pensaient déjà en termes esthétiques et pas seulement fonctionnels.
Ce qui frappe surtout, c’est la maîtrise technique. Le site du Ministère de la Culture le rappelle sans détour : ces tombes présentent deux types de voûtes, une pierre plate comme dans les dolmens classiques ou une « fausse coupole » arrondie en une savante juxtaposition de petites pierres plates. Des paysans néolithiques capables de calculer des voûtes en encorbellement, sans mortier, sans outils métalliques. Difficile de ne pas y voir une prouesse d’ingénieurs avant l’heure.
Sauvé de justesse d’une carrière
L’histoire aurait pu s’arrêter net dans les années 1950. Le cairn, mal identifié, servait alors de réserve de pierres pour les travaux publics locaux. En 1954, un entrepreneur chargé de construire une route alla sans scrupule piocher dans l’importante réserve que constituait le monument. Il fut sauvé in extremis de la destruction en 1955 par Pierre-Roland Giot, directeur des antiquités historiques en Bretagne. Un carrier qui creuse sa route, un archéologue qui débarque juste à temps : le scénario ressemble presque à un mauvais film catastrophe, sauf qu’il a bel et bien sauvé un pan entier de la préhistoire européenne.
Les fouilles qui ont suivi ont duré plus d’une décennie. Ce n’est qu’en 1954 que l’archéologue P. R. Giot le découvre. Il le fait classer monument historique deux ans plus tard et entame une campagne de restauration jusqu’en 1968. André Malraux, alors ministre de la Culture, aurait été tellement impressionné par le site qu’il l’aurait surnommé le « Parthénon des Bretons ». La comparaison peut sembler grandiloquente. Elle dit surtout combien ce tas de pierres granitique a longtemps été sous-estimé.
Onze tombes et une organisation sociale déjà complexe
Ce qui distingue Barnenez d’un simple amas de cailloux, c’est sa fonction funéraire, minutieusement pensée. Après l’arrêt des travaux de carrière, des fouilles archéologiques ont révélé un total de onze chambres funéraires avec des couloirs, imbriquées dans la masse de pierre sèche qui compose le grand cairn. Onze sépultures distinctes, chacune accessible par son propre couloir : autant dire une nécropole collective, construite pour durer des siècles et accueillir plusieurs générations de défunts.
Ce genre de chantier ne s’improvise pas. Il suppose une communauté organisée, capable de mobiliser de la main-d’œuvre sur la durée. Plus de 3 000 m3 de pierres, 3 tonnes de dolérite et une tonne de granit ont été nécessaires à l’édification des dolmens. Nul doute que la construction de ce site a dû mobiliser à l’époque une très nombreuse main-d’œuvre. On imagine mal des groupes épars et instables entreprendre un tel ouvrage. Barnenez raconte, en creux, l’histoire d’une société bretonne du Néolithique bien plus structurée qu’on ne l’imaginait il y a encore quelques décennies.
Un site ouvert toute l’année, mais boudé par les visiteurs
Le monument appartient aujourd’hui à l’État et se visite librement, contrairement à ce que sa discrétion médiatique laisserait penser. Le cairn, qui est aujourd’hui propriété de l’État, est l’un des monuments historiques les plus anciens accessibles au public en France. Des visites guidées permettent de pénétrer dans l’un des couloirs intérieurs, une expérience assez rare pour un site mégalithique aussi ancien, la plupart des dolmens comparables ne s’ouvrant pas au public par souci de conservation.
Le site cumule un autre atout que peu de touristes exploitent : sa position en surplomb de la baie. Témoignage de la présence d’une importante population en Bretagne plusieurs millénaires avant notre ère, le site offre une vue imprenable sur l’anse de Térénez et la baie de Morlaix. Un détour d’une heure suffit pour l’associer à une balade sur le GR34, ce sentier côtier qui longe presque tout le littoral breton. De quoi transformer une simple curiosité archéologique en vraie parenthèse, loin des embouteillages estivaux du Mont-Saint-Michel ou des alignements de Carnac saturés en juillet.
Sources : nhu.bzh | monuments-nationaux.fr
