Cinq heures quarante, file d’attente à Kamenari. Le soleil tape déjà sur le pare-brise, la queue de voitures s’étire sur près de deux cents mètres, et pourtant, une Golf grise avec plaque monténégrine me double par la gauche sans même ralentir vers le bac. Direction Kotor, par la route. C’est là, coincé entre un camping-car allemand et une berline serbe, que j’ai compris ce que les habitants savent depuis longtemps : ce raccourci qui m’enthousiasmait tant devient, chaque été, un piège à touristes pressés.
À retenir
- Un calcul qui semblait imparable en mai vire au cauchemar dès juillet
- Les locaux connaissent un secret que les touristes découvrent coincés dans une file
- Cinq euros et dix minutes ne suffisent pas toujours à justifier un détour
Sommaire
Un raccourci qui vaut de l’or… hors saison
Le principe du bac Kamenari-Lepetane tient en une phrase : traverser à l’endroit le plus étroit de la baie de Kotor pour éviter de la contourner entièrement. Il traverse le point le plus étroit de la baie de Kotor, le détroit de Verige, où la distance entre les rives n’est que d’environ 300 mètres. Concrètement, ça change tout sur une carte : sans le bac, le trajet de Budva à Herceg Novi fait tout le tour de la baie en passant par Kotor, Perast et Risan, ce qui ajoute environ 30 km et 40 à 45 minutes.
Sur le papier, la traversée elle-même est presque ridicule de brièveté. La traversée par le détroit de Verige prend environ 5 minutes et permet d’économiser près de 30 km par rapport au contournement de la baie via Kotor, Perast et Risan. Dix minutes chrono entre deux rives, contre trois quarts d’heure de virages en épingle le long du fjord. J’avais fait le calcul dès mon premier été ici : quarante kilomètres évités à chaque traversée, essence économisée, nerfs préservés sur une route côtière où deux voitures se croisent à peine. Le genre de découverte qu’on raconte fièrement à ses amis restés en France, en mode « petite astuce de local ».
Mais en plein mois d’août, cette astuce se retourne complètement contre vous.
L’enfer discret des files d’attente estivales
La théorie du raccourci s’effondre dès que le thermomètre grimpe et que les plaques d’immatriculation étrangères envahissent la côte. Aux heures de pointe de la haute saison (juillet-août), les files d’attente peuvent atteindre 45 à 60 minutes, notamment le matin (7h-9h) et le soir (16h-18h). Le temps qu’on croyait gagner en traversant s’évapore intégralement dans la queue, parfois même se transforme en perte sèche par rapport au tour de la baie.
C’est exactement le calcul qu’avait fait la conductrice de la Golf ce matin-là. Un couple monténégrin devant moi, venu s’installer dans la file par réflexe touristique, a fini par rebrousser chemin après vingt minutes d’immobilité totale. Un habitué de Herceg Novi, croisé au guichet, résumait la situation sans détour : lui ne prend le bac qu’en dehors de la saison, ou tôt le matin avant 6 heures. Le reste du temps, il fait le tour par la route, quitte à rouler plus longtemps mais sans s’arrêter une seule fois.
Les chiffres confirment cette logique locale. Hors saison, le bac est clairement plus rapide, 5 minutes contre 40 à 45 minutes de conduite. En été, aux heures de pointe, les files d’attente peuvent absorber tout le gain de temps. Ce n’est donc pas une question d’ignorance de la part des habitants, mais un arbitrage rationnel répété des dizaines de fois par semaine, saison après saison. Ils connaissent les créneaux, les horaires creux, les jours où mieux vaut simplement rouler.
Ce que les touristes ignorent (et que les locaux calculent au centime près)
Il y a aussi une dimension financière que peu de visiteurs prennent en compte. Depuis février 2025, le gouvernement monténégrin a unifié les tarifs saisonniers et hors saison, ce qui simplifie la grille de prix mais ne change rien à l’équation du temps perdu en file. Pour un véhicule standard, la traversée coûte autour de cinq euros toute l’année, un montant qui reste dérisoire comparé au carburant économisé sur le détour, mais qui perd tout son sens si l’attente dépasse la demi-heure. Les cinq euros de la traversée correspondent à peu près à ce qu’on dépenserait en carburant pour les 30 km de détour autour de la baie, mais l’économie de temps, jusqu’à 40 minutes, fait du bac le choix évident quand on n’a pas besoin de s’arrêter à Kotor ou Perast.
Autre nuance utile : depuis la même réforme de 2025, il est désormais possible de réserver son billet en ligne directement auprès de l’exploitant, ce qui évite de perdre du temps au guichet du quai. Depuis février 2025, l’achat de billets en ligne est possible via le site officiel de l’exploitant. C’est pratique, cela permet d’éviter la file au guichet, qui peut être très fréquentée en haute saison. Mais attention : cela ne dispense absolument pas de la file des véhicules pour embarquer, seulement de celle pour payer. Les deux files ne se confondent pas, et beaucoup de conducteurs découvrent la différence un peu tard, ticket en main, coincés entre deux camping-cars sous 35 degrés.
Ce matin d’août à Kamenari, j’ai fini par imiter la Golf grise : demi-tour, direction Risan par la route côtière. Quarante-cinq minutes de virages face au fjord, radio éteinte, fenêtres ouvertes, sans un seul arrêt. Le genre de trajet qu’aucun bac ne remplacera jamais vraiment, même quand il coûte cinq euros et dix minutes de traversée sur le papier.
Sources : fr.123rf.com | montenegro.com
