Deux heures du matin, Toya Bungkah, au bord du lac Batur. Sac à dos bouclé, frontale sur le crâne, je m’apprête à grimper seule vers le sommet quand un homme surgit d’une guérite éclairée à la lampe torche : « Pas de guide, pas de montée. » Voilà comment se termine, avant même d’avoir commencé, mon idée de gravir en solo l’un des volcans les plus photographiés de Bali.
À retenir
- Un homme surgit de la nuit pour bloquer l’ascension en solo du Mont Batur
- Des checkpoints filtrent tous les randonneurs : la loi du guide obligatoire s’impose avant même le départ
- Entre philosophie locale et marché verrouillé, le vrai coût de cette montée dépasse les tarifs affichés
Sommaire
Pourquoi impossible de grimper seul au Mont Batur
La règle n’a rien d’une improvisation locale ni d’un abus isolé. Il faut obligatoirement engager un guide local par l’intermédiaire de l’association locale de trekking (HPPGB), la randonnée en autonomie n’étant pas autorisée pour des raisons de sécurité. Concrètement, des checkpoints filtrent les randonneurs dès la base du sentier : il existe des points de contrôle au pied de la montagne, et toute personne se présentant sans guide est arrêtée et renvoyée.
L’histoire de cette obligation remonte à plusieurs années, bien avant mon petit contretemps nocturne. Il n’est pas possible de gravir le Mont Batur, ni aucun autre volcan de Bali, sans guide local certifié : les randonneurs aventureux pouvaient autrefois s’y risquer seuls, mais la multiplication des blessures et des accidents mortels a poussé le gouvernement à rendre le guide obligatoire pour tous. Le sol volcanique, instable et glissant surtout après la pluie, associé à l’obscurité totale du départ, explique en grande partie cette prudence collective.
Ce que coûte vraiment l’ascension
Sur place, impossible de négocier bien longtemps : le tarif est encadré. Les droits d’entrée à la base s’élèvent à 100 000 roupies et incluent le permis de trekking obligatoire, tandis que l’association locale impose l’embauche d’un guide, ajoutant entre 300 000 et 600 000 roupies par groupe au coût total. Une somme qui varie selon la formule choisie : un tour de groupe avec transport, guide et petit-déjeuner tourne autour de 600 000 à 800 000 roupies par personne (35 à 50 dollars environ), quand un guide privé coûte de 1 000 000 à 1 500 000 roupies pour deux avant transport.
Sur un forum de voyageurs francophones, la question revient sans cesse, presque comme un rituel avant le départ : « Peut-on la faire avec son propre guide au lieu de devoir prendre un des guides officiant pour le HSPPG ? » La réponse, sur le terrain, est non. L’association détient le monopole de l’encadrement, un modèle qui a de quoi surprendre un randonneur habitué aux sentiers en libre accès des Alpes ou des Pyrénées.
Cet argent ne disparaît pas dans une poche unique. Les sommes versées pour prendre un guide sur la montagne vont en partie à l’administration locale, en partie au salaire mensuel des guides, et en partie à des actions sociales. Un guide de l’association résumait ainsi la philosophie derrière ce système : « À Bali, nous suivons la philosophie du Tri Hita Karana, l’harmonie entre les humains, avec la nature et avec Dieu », ce qui inclut le nettoyage des déchets sur la montagne et des cérémonies annuelles. Difficile, après ça, de continuer à voir cette taxe comme un simple péage touristique.
Le vrai visage de la montée
Une fois le guide payé, la randonnée en elle-même reste accessible à la majorité des visiteurs, même peu sportifs. Il s’agit d’une randonnée modérée, adaptée aux débutants avec un niveau de forme physique raisonnable, sur un sentier bien tracé mais escarpé et rocailleux, qui prend environ deux heures. Le départ nocturne, souvent glacial comparé au reste de l’île, surprend beaucoup de voyageurs mal préparés en tongs et débardeur : mieux vaut une polaire, même à Bali.
Au sommet, la récompense dépasse largement le tarif payé de mauvaise grâce à l’aube. Un avis de randonneur sur Tripadvisor résume bien l’ambivalence du moment : « Le guide local est obligatoire, et c’est aussi une bonne chose car cela fait vivre les habitants. » Puis vient le petit-déjeuner improvisé, une tradition locale bien rodée : le billet incluait le petit-déjeuner (chocolat chaud, œuf dur et sandwich à la banane cuit à la chaleur du volcan), une expérience originale. Œufs et bananes cuits sur les fumerolles encore chaudes du cratère, ce n’est pas un gadget marketing : le Batur reste un volcan actif, et ses guides s’en servent au quotidien comme d’un four naturel.
Reste la question de fond, celle qui m’a occupée tout le long de la descente sous le soleil déjà haut : ce système fermé protège-t-il vraiment les randonneurs, ou verrouille-t-il surtout un marché juteux pour une poignée d’opérateurs ? Les deux, probablement, et c’est peut-être ça, la nuance qu’on oublie de raconter dans les guides de voyage. Un avis sur Tripadvisor rappelait sans détour la frustration ressentie par certains visiteurs face au tarif de groupe : « Nous ne sommes pas des touristes petit budget mais ici on se fait vraiment arnaquer. Pour 10 personnes nous avons payé 3 000 000 pour un guide dont on n’avait vraiment pas besoin. » Entre sécurité réelle et rente de situation, la frontière reste ténue, et elle mérite d’être posée avant de réserver, pas après avoir été refoulé au pied du sentier à trois heures du matin.
Sources : voyageforum.com | fairmoove.fr
