À dix minutes à pied de la porte Fat Margaret, à l’entrée nord de la vieille ville, le décor change radicalement. Les pavés médiévaux cèdent la place à des façades en planches peintes, parfois écaillées, parfois flamboyantes de bleu pastel ou de vert profond. Ce quartier s’appelle Kalamaja, littéralement « maison de poisson » en estonien, et c’est là que la majorité des voyageurs qui reviennent plusieurs fois à Tallinn finissent par traîner leurs valises, plutôt que dans les ruelles saturées de touristes du centre historique.
Le paradoxe est presque comique : tout le monde vient à Tallinn pour la vieille ville classée à l’UNESCO, ses tourelles gothiques et son marché médiéval reconstitué. Mais ceux qui reviennent, ceux qui ont un peu de temps ou qui détestent faire la queue pour une photo devant l’hôtel de ville, glissent inévitablement vers ces rues de bois à quelques centaines de mètres de là. Kalamaja n’a rien d’un secret bien gardé pour les habitants d’Estonie, mais côté touristes étrangers, le quartier reste encore largement sous les radars des circuits organisés.
À retenir
- Pourquoi les voyageurs expérimentés abandonnent la vieille ville pour des rues de bois colorées à peine à 10 minutes de marche
- Comment un ancien port de pêche et quartier industriel délaissé a mué en foyer créatif sans perdre son âme
- Qu’est-ce qui rend les « maisons de Tallinn » uniques à l’échelle mondiale et pourquoi elles méritent un détour
Sommaire
Un port de pêche devenu quartier ouvrier, puis bohème
Pendant la majeure partie de l’histoire de Tallinn, Kalamaja a servi de principal port de pêche de la ville, dominé dès le XIVe siècle par les pêcheurs, poissonniers et charpentiers de marine. Le vrai basculement arrive plus tard, avec l’arrivée du rail. Une nouvelle ère commence en 1870, quand Tallinn est reliée à Saint-Pétersbourg par chemin de fer, et la gare de Tallinn-Baltique est construite entre Kalamaja et le centre-ville ; d’énormes usines poussent alors dans ce quartier, amenant avec elles des milliers de nouveaux ouvriers. C’est pour loger cette main-d’œuvre que les fameuses maisons en bois sont sorties de terre.
Le vingtième siècle a été moins tendre. La création du quartier remonte au Moyen Âge, quand il servait de port principal, puis il devint un lieu stratégique pour les défenses de la ville jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, avant de tomber en désuétude à partir des années 1940, ses élégantes maisons en bois se détériorant lentement. Sous l’ère soviétique, l’endroit se transforme en zone industrielle grise, coincée entre usines et casernes. Ce n’est qu’avec l’indépendance retrouvée que le quartier commence sa lente résurrection.
Les « maisons de Tallinn », une architecture qui ne se voit nulle part ailleurs
Ce qui distingue vraiment Kalamaja d’un simple quartier ancien, c’est une typologie architecturale bien précise, baptisée localement « maisons de Tallinn ». Les plus uniques d’un point de vue architectural sont appelées « maisons de Tallinn » : construits dans les années 1920 et 1930, ces immeubles d’appartements de deux à trois étages sont composés de deux ailes symétriques en bois séparées par un escalier central en pierre. Il en reste environ 500 dans la ville aujourd’hui, et une bonne partie se concentre justement dans ce périmètre entre gare et front de mer.
Rien à voir avec l’esthétique hanséatique du centre historique, faite de pierre et de pignons à degrés. Ici, on est dans le bois brut, les couleurs passées par le sel marin, les toits de tôle rouillée qui côtoient des façades fraîchement rénovées. Les bâtiments datent d’il y a une centaine d’années, certains sont un peu plus anciens, d’autres plus récents, certains magnifiquement rénovés, d’autres avec encore des marques d’incendie. C’est justement ce contraste, entre patrimoine négligé et renaissance créative, qui donne au quartier son charme particulier. Un charme que la vieille ville, trop léchée pour les cars de croisiéristes, ne peut plus offrir.
Telliskivi, Fotografiska et les entrepôts reconvertis
Le vrai déclic touristique de Kalamaja porte un nom : Telliskivi Creative City, une ancienne friche industrielle transformée en pôle de restaurants, marchés et ateliers d’artistes. D’anciens complexes industriels ont été transformés en musées, lieux culturels, boutiques, restaurants et bars, et les anciens logements ouvriers en bois du quartier sont parsemés de boulangeries et cafés charmants. On y trouve aussi des institutions plus institutionnelles, comme le centre de photographie Fotografiska Tallinn, originaire de Stockholm, ou le grand musée maritime installé dans un ancien hangar à hydravions.
Le quartier voisin de Noblessner, ancien chantier naval, suit la même trajectoire de reconversion. Le quartier maritime de Noblessner abrite désormais la Proto Invention Factory et le Kai Art Centre. Ce sont des friches industrielles du début du vingtième siècle qui accueillent aujourd’hui des expositions et des cafés design, sans jamais renier leur passé de hangars à sous-marins ou de fabriques de moteurs.
Pour qui veut sortir des sentiers battus sans quitter la ville, la meilleure approche reste la marche libre : partir de la gare de Balti Jaam, longer les rues Kalju ou Kotzebue, et se laisser surprendre par une façade turquoise ou un atelier de céramiste ouvert sur rue. Les habitants de Kalamaja eux-mêmes le disent volontiers : ce n’est pas un musée à ciel ouvert comme la vieille ville, c’est un quartier qui vit, se répare, se peint et se transforme sous les yeux de ceux qui prennent le temps de le traverser à pied plutôt qu’en groupe guidé.
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